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Full text of "La Nouvelle Revue Francaise 1911-08-01: Vol 3 Iss 32"

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3 ANNÉE. N° 32. | SOIERE I* AOÛT 191} 


LA NOUVELLE 


REVUE FRANÇAISE 


SOMMAIRE : 


JEAN SCHLUMBERGER : La Crise de l'Art dramatique. 
ANDRÉ BAINE : Poèmes. 
JEAN CROUÉ : Poèmes en prose. 


GEORGE MEREDITH : L'Ode à la France (trad. Mau- 
rice Pierrotet). 

MARCEL RAY : “ La Mère et l'Enfant ” 

RENÉ BICHET : Le Livre de l'Église. 


NOTES par HENRI BACHELIN, JACQUES COPEAU, 
HENRI GHÉON, JEAN SCHLUMBERGER : 


Mort de Quelqu'un, par Jules Romains. — Tancrède, par Léon- 
Paul Fargue. — De Delacroix au Néo-Impressionnisme, par Paul 
Signac. — L'Ecole du Dimanche, par Louis Dumur. — La 
Blessure mal fermée, par G. Ducrocq. — Martin Schongauer, par 
André Girodie. — Le Jardin des Tropiques, par Daniel Thaly. 
— Les Eléments, par O. W. Milosz. — Niou, par Ossip Dymof 
(adaptation de Serge Persky et H. R. Lenormand). — La Saison 
‘russe ” au Châtelet. — Exposition Charles Cottet. 


ÉECTURES- 
TRADUCTIONS: Chita, par Lafcadio Hearn. 
REVUES, 


MARCEL RIVIÈRE ET C1, ÉpiTEURs 


31, RUE JACOB PARIS. 


Le numéro: fr. 1.50 


LA NOUVELLE 
REVUE FRANÇAISE 


REVUE MENSUELLE 
DE LITTÉRATURE ET DE CRITIQUE. 


Comité de direction : 


JACQUES COPEAU, ANDRÉ RUYTERS, 
JEAN SCHLUMBERGER. 


Secrétaire: PIERRE DE LANUX. 


Adresser correspondance et manuscrits 
78, RUE D'ASSAS, 78 


Réception le Lundi de 10 h. à midi. 


31, rue Bonaparte 


Abonnement d'un an :. 


France, Alsace- Lorraine, Belgique et Luxembourg: 15 frs. 
Etranger 18 frs. 


Pour les membres du corps enseignant : 10 frs. 


Abonnement sur papier de luxe 25 francs. 


589 


LA CRISE DE L'ART 
DRAMATIQUE : 


On a parlé d’un appauvrissement de la psycho- 
logie dramatique par la disparition des notions 
proprement chrétiennes de dogme moral, d’impé- 
ratif catégorique. C’est à l’évolution de notre 
culture toute entière qu’il faut s’en prendre. Notre 
théâtre tragique n’a guère vécu que du désespoir 
de l’homme écrasé entre des fatalités passionnelles 
et d'irréductibles obstacles moraux. Déjà chez les 
Grecs, le plus souvent, cet obstacle constitue la 
clef même du drame. Que deviendrait Oreste sans 
l'absolu devoir de venger ; que deviendrait Œdipe 
s’il était des accommodements avec la souillure du 


! Fragment d’une causerie tenue à Strasbourg sous les auspices de 
la Revue Alsacienne Illustrée. Recherchant les causes de la désaffection 
que l’élite semble aujourd’hui marquer pour le théâtre, l’auteur citait 
d’abord une cause économique, le renchérissement du plaisir théâtral, 
qui a modifié le recrutement du public et changé la nature de ses 
exigences. Il parlait ensuite d’une hostilité contre l'art dramatique 
en lui-même, le public raffiné tendant de plus en plus à considérer la 
lecture comme un plaisir plus délicat, plus parfait que le spectacle. 
Il insistait enfin sur le grief de pauvreté psychologique élevé avec 
tant d’amertume contre nos pièces contemporaines et il en cherchait 
les causes. 


160 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


foyer ? Mais c’est chez nous que cette conception 
dramatique atteint sa parfaite rigueur. Corneille 
pouvait montrer les amours de Rodrigue et de 
Chimène traversés par toute espèce de contretemps 
comme il arrivait dans les romans de chevalerie. 
Il pouvait exercer leur constance contre des oppres- 
seurs, des rivaux, des séductrices, des magiciens. 
C'eût été du théâtre d'aventure. Quelque terribles 
qu'eussent pu paraître les adversaires des héros, 
nous savons que ceux-ci en seraient venus à bout. 
Le poète n’en est pas à quelques batailles près, ni 
à quelques invraisemblances et son rôle n’eût été 
que de prolonger notre attente. L'admirable inven- 
tion de notre théâtre classique, c’est précisément 
d’avoir cherché des obstacles qu'on ne peut ni 
tourner, ni vaincre. Bien plus, le héros ne peut les 
écarter qu'en se dépréciant, en s’avilissant ; de là 
le vrai conflit tragique, c’est-à-dire sans issue. Ce 
code d’honneur qui force Rodrigue à tuer le père 
de Chimène est implacable. Le contester c’est 
pour un seigneur espagnol se contester soi-même. 
Rodrigue n’est plus sans lui qu’un aventurier. Et 
de même, sans cette raison d'Etat qui force Titus 
à se séparer de Bérénice, l’empereur n’est plus 
qu'un tyran. Tant que les lois de Rome restent 
sacrées, celui qui la gouverne revêt un caractère 
auguste, plus rare, plus enviable que tous les autres 
biens. Plus Titus est noble plus il est esclave. 

Or ces conflits moraux, toutes les civilisations 


LA CRISE DE L'ART DRAMATIQUE 161 


sont loin de les offrir au dramaturge avec une 
égale abondance. Dans une époque policée, dogma- 
tique, les codes sociaux se formulent avec rigueur ; 
les usages, ailleurs flottants, s’y précisent en mille 
obligations et mille défenses ; c’est pour cela que 
notre art tragique du XVIT° siècle a pu dresser 
des conflits nets, carrés, plus évidents, plus démon- 
stratifs que ne l’a fait aucun autre théâtre.! Ce sont 
des heurts éclatants, des chocs de masses affrontées. 
Point d’échappatoires, point de tricheries, point 
même de ces progressives solutions que le temps 
apporte à nos crises. La loi qui réduit à un jour 
le temps que doit durer l’action tragique, cette 
unité, la plus arbitraire des trois, la plus contraire 
à toute vérité humaine, n’a d’autre but que de 
ramener les conflits aux seuls mobiles conscients, 
aux arguments que trouve une imagination exaltée 
et non une sensibilité accommodante. Aussi comme 
chaque antagoniste analyse le fort et le faible de 
sa situation. Quels plaidoyers en règle ! L'action 
y perd en mystère, en angoisse, en réalisme ! Mais 


1 Ce n'est pas que les mœurs fussent meilleures, au contraire ! 
N'oublions pas que presque tous les écrivains du “grand siècle ” 
se formèrent pendant la Fronde, c’est-à-dire pendant une des 
époques les plus désorganisées qu’ait connues notre histoire, ou 
qu’ils vieillirent au déclin du règne de Louis XIV qui fut un temps 
de profond désarroi. Mais si la pratique de la morale souffrait toute 
espèce de compromission, la théorie en restait intacte et le drama- 
turge pouvait, sans excès d’invraisemblance, y trouver une fière et 
féconde convention. 


162 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


elle n’y perd pas en réalité. Quelle force au con- 
traire, quel raccourci, quelle satisfaction de l’esprit, 
quel épuisement du problème! Comme la mémoire 
s'en empare et le retient aisément! On n'est pas 
convaincu, dans le fond du cœur, qu’il fallût à toute 
force que Roméo et que Juliette finissent par s’em- 
poisonner. Ce sont des forces confuses qui les y 
poussent, des hasards, des malentendus. Tandis 
que lorsque Bérénice dit adieu à Titus nous avons 
la complète persuasion qu’elle ne pouvait faire 
autrement. Elle a tout essayé. Son chemin ne la 
conduisait pas à travers une noire forêt des Ar- 
dennes pleine de terreurs et de dangers de toutes 
sortes mais d’où à la rigueur l’on pouvait tenter de 
s'évader. C’est entre des parois de marbre qu'est 
enfermée la reine de Palestine, et il n’est pour elle 
d’autre issue que l’exil auquel il faut bien qu’elle 
se résolve. 

Or ces belles, ces féroces tyrannies des mœurs, 
si savantes à contrarier nos plus légitimes passions 
et à en faire couler le sang tragique, où les retrou- 
vons-nous dans notre culture contemporaine ? A 
mesure que politiquement, que socialement, que 
par un progressif asservissement de la nature, 
notre vie a pris une stabilité plus paisible, les lois 
draconiennes sont devenues moins nécessaires, les 
usages se sont adoucis. L'intérêt général n’exige 
plus un si constant sacrifice des intérêts particuliers. 
Tout ce qui était implacable, irrémédiable, s’hu- 


LA CRISE DE L'ART DRAMATIQUE 163 


manise. Plus de mariage irrévocable, plus de vœux 
sans appel, plus de chute dont on ne puisse se rele- 
ver. On sait qu’en toute chose il y a du pour et du 
contre, que les partis extrêmes ont grand’chance 
de n'être pas les plus vrais, qu’un égoïsme modéré 
s'accorde beaucoup mieux aux intérêts du plus 
grand nombre que ne le font les grandes folies 
désintéressées. On se rappelle avoir vu d’affreux 
sacrifices inutiles et de néfastes héroïsmes. Les 
plus sages se sont fait un équilibre qui a sa beauté, 
même sa grandeur, qui n’exclut rien absolument, 
qui juxtapose, qui concilie. Tous les dogmes 
moraux sont chancelants. Depuis qu’une volonté 
divine a cessé de les imposer, ce ne sont plus des 
absolus mais des règles d'opportunité. 

Où trouver parmi tant d’accommodements le 
grand, le fatal conflit tragique ? S’il est si rare dans 
notre art dramatique, n'est-ce pas tout simplement 
parce qu'il est de plus en plus rare dans nos vies ? 
Nous avons pris tant de permissions, qu'il en 
résulte, dans les affabulations dramatiques, une 
disette d'obstacles de plus en plus sensible. Quels 
sont ceux qu'avec un peu de bon sens et de bonne 
volonté on ne parvienne à tourner ?* Et remar- 
quez le parallélisme constant : au XVIII siècle, 


1 & L’irréparable ! dit un personnage d'Henri Bernstein, la chose 
irréparable ! Je ne sais pas un terme plus horripilant. Il est faux, il 
s’applique à une action qu’on répare avec une facilité enfantine.” 
(Après Moi I. 1.) 


164 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


tandis que les mœurs se désagrègent, la tragédie 
fait place au théâtre comique. Elle reprend après 
le premier Empire, pour subir à la fin du siècle un 
nouveau fléchissement. 


Les dramaturges de race ont senti combien l’an- 
cien cas de conscience avait perdu de sa rigueur et 
qu'ils ne disposaient plus que d’une matière mallé- 
able, incapable de supporter quelque destin tragique 
que se soit. Ils ont cherché des compensations. Ils 
ont découvert ce que contiennent de fatalité les 
grandes forces sociales, les mortelles passions qui 
ne se heurtent plus à des forces contraires, mais qui 
à elles toutes seules remplissent le drame et dé- 
truisent le héros. Nous avons eu ces tragédies qui 
ne sont plus un conflit, mais une progression en 
ligne droite. Les Corbeaux de Becque en présentent 
l'exemple le plus admirable. C’est un monologue de 
la fatalité. Tout le théâtre dit social, qui oppose un 
ou deux individus aux forces énormes de la société 
et qui, toute proportion faisant défaut entre ces 
adversaires, ne peut que raconter l’écrasement du 
premier, tout ce théâtre, si admirable soit-il, offre 
des ressources qui se sont montrées limitées. Ce 
sont des déductions qui forcément font preuve 
d'inhumaine cruauté parce que l’homme y subit 
une fatalité sans contrepoids. 

Les romans de Balzac avaient mathématique- 
ment appliqué cette formule. La recherche de l'Ab- 


LA CRISE DE L'ART DRAMATIQUE 165$ 


solu, par exemple, se contente de décrire les progrès 
d’une folie. Et comme une passion, livrée à elle- 
même et envahissant librement un esprit le conduit 
forcément au déséquilibre et à la mort, un nombre 
considérable de ces romans est simplement l’histoire 
d’une déchéance. (Le Père Goriot, Le Lys dans la 
vallée, etc.) 

Si je parle ici du roman, c’est que le théâtre 
réaliste et l’ancien théâtre libre furent avant tout 
un théâtre de romans adaptés à la scène : Germinie 
Lacerteux, la fille Elisa, Sapho, l’Assommoir, tous 
les Goncourt, tous les Daudet, tous les Zola 
utilisent comme moyen dramatique ces fatalités 
rectilignes, si je puis dire, à moins qu'ils ne pré- 
fèrent les fatalités extérieures, économiques souvent, 
qui n’entrent pas en lutte avec la volonté ou les 
passions de l’homme, mais qui tout simplement 
l’écrasent. C'était neuf, c'était vrai ; l'horreur 
atteignait cette limite morne et désolée au delà de 
laquelle l'angoisse dramatique se vide d’exaltation 
et confine à l’angoisse de la vie. Le public fut 
remué comme à la vue d’une exécution capitale. 
On peut ne pas se lasser d'admirer des combats, 
même mortels, où l’homme fait preuve d’un 
courage exceptionnel et s'élève au-dessus de lui- 
même. Mais la mort du condamné n’est qu’horrible. 

Il me semble qu’on ne saurait trop insister sur 
cette distinction entre le tragique qui repose sur 
un conflit moral et celui qui s’en passe. Lorsque 


166 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Rodrigue est condamné à tuer le père de Chimène, 
ce n’est pas contraint par une force matérielle, 
par le bourreau, ou par les gens du roi, mais bien 
par le sentiment d’honneur qu’il porte en lui. Si 
Titus est forcé de quitter Bérénice, ce n’est pas la 
faim, ce n’est pas même l’émeute ou la menace 
de mort qui l’y obligent; c’est sa conception de sa 
propre grandeur et de celle de Rome. Si au 
contraire dans les Corbeaux Marie Vigneron est 
réduite à l’affreux mariage qui nous jette dans la 
consternation, c'est une immolation que couvre 


mal un bien frêle consentement. Ce n’est pas le 
courage d’une jeune fille qui triomphe, fût-ce dans 


la défaite, c’est simplement le crime de quelques 
forbans qui réussit. Or pour rendre acceptable cette 
sorte d'émotion étouffante et noire, il faut tout le 
génie d’un extraordinaire dramaturge. Le facile op- 
timisme auquel les scènes des Boulevards retour- 
nent depuis quelques années prouve que dans les 
drames de production courante une telle cruauté 
est intolérable. 
JEAN SCHLUMBERGER. 


DOULOUREUX 


La Honte dit : je suis la Douleur consolée. 
Et la Luxure dit : je suis l’ Amour. 
Swinburne. 


O lâcheté | — je l'avais endormie. 


Je lui disais : tu seras courageuse 
Pour n'être pas trop malheureuse ! 
Elle répondit : 

Non ! 


Jamais l'amour et le sommeil avec des larmes 
N'ont accompli 
Plus triste charme 
Sur le visage 
De plus belle maîtresse endormie. 


Funestement avant le soir, quand elle ouvrit 
Ses enthousiastes yeux ! et quand elle eut compris 
De quel dégoûr, de quel chagrin, ses joues étaient humides, 
Pourquoi j'étais debout, tout immobile... 


Un long soupir eut la force d'un cri ! 


168 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Tnterrompaient nos sanglots 
Précipitaient nos sanglots 
Tour à tour 
Les plus tendres mots 
Qui ne peuvent plus séduire 
Qui ne peuvent plus guérir, 
Les plus tendres mots d'amour 
Sans aucun espoir. 


Pour la dernière fois ensemble dans la nuit. 


Nous y fûmes plongés. 
— Différente 
Hospitalité du noir 
Où tu sanglotais mieux, où j'écoutais le bruit 
De ses sanglots avec enivrement... | 


Oserai-je ? N'oserai-je pas prendre 
Une invisible et chaude épaule ? Er saurai-je défendre | 
À mon plus beau désir un enveloppement ? 
Si tu lançais un mouvement d’effroi dans les ténèbres ? 
N'offrirais-tu que rigidité, 
Tous sanglots arrêtés. | 


Elle pleura, contre ma bouche, entre mes bras, 
À grands flots, retentissant plus haut ! 
Coulant sur le noir de sa chair pour embaumer l'amour 
Et la douleur ! 


Tu resouffriras ma caresse, 0 jouissante esclave. 
S1 tu savais combien ta douleur me déprave 


POÈMES 


MÉTAMORPHOSE 


L’Ennui solitaire 
Qui toujours n’a plus rien à faire 
Tombe, s’aplatit et s'endort 
Pour se désencombrer de tout son corps. 


[ s'éveille en sursaut, les yeux hagards, 
Se retrouve dans le brouillard 
Où va s'éteindre son regard. 
C’est l’Ennui jugeant la durée des heures 
Lentement, progressivement, sans le vouloir ! 
Au fond d'un silence intérieur. 


Ainsi lorsque le doute a corrompu l'espoir 
Lorsque l'indifférence a corrompu le doute, 
Rancuneux et penaud l’Ennui s'encroûte. 


Ah! s'il pouvait... étreindre son passé! ah1 s’il songeait! 
Son amour idolâtre et ses vices fiévreux 
N'ont plus de souvenirs, seulement des déchets : 
Une rose pourrie, un flacon poussièreux, 
Depuis longtemps sa mémoire se desséchait. 


Alors il connaîtra la luxure réagissante 
OQu’aussitôt 1l invente ! 
Allumant sa pensée, allumant un mensonge, 
Ecoutant sous son crâne un chaud bourdonnement de honte. 


1770 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


LES OISEAUX NOIRS 


(D'APRÈS LE TABLEAU DE VINCENT VAN GOGH) 


À Madame Ekide 


© ma chérie, voici le paysage dangereux 
Que tu as voulu voir par tes grands yeux 
Fièvreux. 
Ne P'enthousiasme pas avec ta voix qui devient rauque ! 


Un ciel immense où se mélangent 
Du bleu pur de midi, du bleu sourd de minuit ; 
En descendent des oiseaux lourds, noirs. Ils croassent, 
Hésitant à se laisser choir 
Dans ce champ albinos et qui s'enflamme d’or. 
Ts vont plus loin, à la chasse 
Au mort. 


Ma chérie, toi que la maladie 
Prive de l’au-dehors, 
Ne regarde pas toujours ces lourds oiseaux centenaires, 
Mais que tes yeux se désaltèrent 
Au ciel immense où se mélangent 
Du bleu pur de midi, du bleu sourd de minuit ! 


POÈMES 171 


LE VERRE D'EAU 


Souffle dure: et froid des vierges, 


ô verres ! 
(Les mille Nuits et une). 


Le verre si mince n’est plus sonore. 


Ce cristal contient un cristal fluide 
Qui se gonfle, limpide, 
Er surmonte le bord. 
Le pied fragile a l'air 
D'êrre rempli d’eau claire. 


Oseras-tu poser tes lèvres 
Sur la buée couleur de perle. 


172 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


LE MÊME BAISER 


Ton cou blanc se penche. Une fraîche bouche 
Qui effleure de moins en moins ma bouche 
S’y pose ! lèvres closes. 

Je savoure sans un soupir et sans un souffle. 
Lorsque toutes 
Mes fibres se roidissent, 

Et quand j'atteins au plus subtil délice, 
Sans pitié tu poses 
Ta plus douce bouche close. 


IT 


Comme deux roses 

Qu'on appuie l’une sur l’autre 

Souples, douces, et fraîches. 
Ainsi nos lèvres 
Pas entr'ouvertes 
Eprouvent le baiser des bouches closes, 
— Comme deux roses 
Qu'on appuie l’une sur l’autre. 


POÈMES 


NUÉE 


Dans le ciel bleu pâle 
Qui semble poli par le vent 


Glisse un collier de soie blanche, rapidement... 


Qu'il est ému ce collier souple de nuage ! 


I] se déroule avec lenteur en brume, 
— Ce n’est plus qu’une douce bulle... 


A peine fondue, elle épanche 
Comme une ombre blanche 


Opabhsant un petit coin d'azur... 


À l'entour s'approfondit du bleu pur. 


173 


174 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


EN MER 


À Saïntléger Léger 


J'ai vu s'engloutir l’Extrême Occident, 
Les Européens pourrissants. 
J'étais fatigué de me voir en leur visage, 
J'étais aussi fatigué de le voir... 


4 


J'étais éreinté du visage blanc. 


Enfin pour le plus long voyage 
Le plus ancien désir 
Je suis monté sur mon navire. 
La nuit, l’Asie est carressante, 
La nuit, l'Océanie chante, 
La nuit, toute l’ Afrique danse ! 
j 


J'étais monté sur le navire 
Et ne savais encor quel continent choisir. 


Pendant des jours, pendant des nuits,même sous l'équateur, 
Cette occupation d’absorber la chaleur 
Séduisait sourdement mon instinct hésitant 
Par un morne plaisir temporiseur… 


Tentation suprême ! Cri décisif ! — Le stoppage 
En pleine mer nocturne. 


POÈMES 175 
Je vois l'hostilité de l'équipage, 
Tnquiétants conciliabules que j'allume. 

Maïs la douceur d'aimer la vague 
Et son luxe d’écume.. 


Les plus belles étoiles lumineuses, 
Une assemblée trop nombreuse 
De présages !... 


176 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


IORAKAM 


Le regard transparent du plus jeune jeune-homme ! 
Et sa lueur, dans ma mémoire, éclairant le visage, 
Ranime lorakâôm délectable…. 


J'entends jaillir, se taire, et s'enrichir 
De son silence 
L’allégresse éclatante 
D'une virilité 
Si rendre, 

Soumise à la timidité. 


Et cependant, pour mon départ, il composa 
Une sauvage mélancolie, 
C'était l'invitation aux regrets approfondis… 


I] dénoua 
Son long voile qu’il me donna, 
Que j'emportai sur mon cheval ! 


— lorakâm encor plus délectable…. 


ANDRÉ BAINE. 


NÉ 


177 


POÈMES EN PROSE 


Non, je ne suis pas curieux de ce qu’Aujourd’hui 
m'apporte. Sans mépriser, mais sans avancer les 
mains, sans me détourner, mais regardant avec 
indifférence. 

Voilà, je laisse passer, je laisse se perdre. 

Jours où je ne sais rien aimer, où de vous tous 
je ne sais en aimer aucun ; 

et certes je ne m'aime pas moi-même davantage. 
Jours où la figure humaine décourage. 

Et l’ami le plus cher peut bien être là qui me 
parle, je ne résonne pas à sa voix. 

Il parle, je suis muet tout entier ; j’observe, 
durant qu’il me parle, comme il a l’air assuré de 
moi. 

— Tu t’approches et souris, c’est en vain, en 
vain tu m'as pris par l'épaule. 

Ne me provoque pas ainsi à la fraternité ! 

Et vous, ma mère, qui venez, sans raison que 
votre tendresse et pour m’engager à une caresse, 
m’embrasser, ce n’est pas que mon cœur vous soit 
contraire. 

Qu'il est amer de vous renvoyer sans rien, 


178 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


sachant combien un baiser de votre fils vous fait 
besoin ! 

Même vous seriez contente à moins, — que je 
veuille seulement n’avoir pas l’air si loin. 

En silence, et m’offrant un sourire quand je 
vous regarde — ainsi qu’on s'arrête un peu, ainsi 
qu’on se tient auprès d’un malade ! 

Ma mère, enfin ne soyez point auprès de moi, 
à cette heure où vous voyez comme je suis étendu 
là de mon long : comme je gis, lourd et vain. 

“ L’ennui ”, et que vous dire de plus ! 

Laissez-moi être seul et enfermé ici, toutes por- 
tes closes : séparé. 

J'entends son soupir, tandis qu’elle se retire. 


Jours où je ne sais rien aimer — et faut-il que 
ce soit de ma faute ! 

Je porte contre moi-même une accusation 
morose. 


* 
* * 


J'admire avec quelle perfection vous habitez, 
quels occupants vous savez être : sédentaires satis- 
faits, Ô Jouisseurs raisonnables ! vous autres ici, 
dans votre vieux monde confortable, aménagé. 

J'y occupe, moi aussi, ma place, entre celui-ci et 
celui-là ; je le dois. 

Mais se peut-il qu’elle ait jamais été de mon 
goût, de mon choix | 


742 


POÈMES EN PROSE 179 


O je dis ! je dis: la vie est manquée, car j'ai 
choisi. 

— Je ne me mettrai point à être heureux ici. 
(Cœur exigeant, oui, difficile.) Je me refuse à être 
heureux ici ! 

Et que fais-je ? qu’attendre. — je ne sais quoi ; 
que ressentir studieusement mon ennui. 

Et je m’étends pour rêver. O! paresseux et 
chimérique. 


O mes récréations (mes seules ivresses) : rêves! 
où je me délivre, qui me sont l'ouverture de l’es- 
pace, un départ, la sortie de ces saisons ici, — le 
dépaysement. 

Rêves ; et ma méditation de toute votre fable, 
voyageurs | 

Et voici des images, pour l’enrichissement du 
désir, voici des musiques; et je m’enchante avec ce 
mot : ailleurs. 

Différences : 6 saveurs! que je devine — Je me 
fais idée. 

Je vous veux ! étonnements. 


Il est telles minutes — Etroite colère du désir ! 

Quand soudain j'éprouve ma captivité. Quand 
tout-à-coup je ne peux plus durer ici. Il est d’en- 
thousiastes instants de larmes |! 

Et puis ces vastes battements de cœur : j'aime ! 
là-bas j'aime, 6 choses inconnues... je m'émeus, à 


180 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


cause, là-bas, de ce qu’il y a en vie ; chères choses 
terrestres, formes ! là-bas chaudes et vraies. 
O ! réalités distantes dont je suis épris. 


Jamais n’aurai-je mon départ ! un jour ne saurai- 
je point partir, me séparant : ainsi que d’autres 
ont fait, quelques-uns — que je loue ! 

Il ont fui, les voici marcheurs loin d'ici. 

Errants, expatriés, chercheurs, la séduction de 
vos lointaines fatigues ! 

(Et je pense à vous, Européens rudes et en 
armes, au milieu des perfides hommes de couleur, 
— à vous, Individus de la conquête.) 

Que j'aille, moi aussi, et endure ! sans savoir 
jusques à quand ni jusqu'où tant de souffrances et 
cette marche en avant... 

Que je me voie aventuré ! 6, parmi l’étrangeté 
de toutes choses nouvelles, à même ce qui soit 
l'inconnu, égaré. 

Que j'affronte la nouveauté. 


Mains oisives, Ô mes mains capables ! 

Là-bas, là ! je saurais bien faire œuvre de mes 
deux mains. 

Dans l'insécurité, je serais cet homme seul, cir- 
conspect, et adroit. 

Car je me suis exercé, en secret, car j'ai joué à 
cela, car je me suis assoupli, pour tant d'actes, 
dans la feinte et l’imitation et le jeu. 


POÈMES EN PROSE 181 


Je promets d’être ce vagabond plein de ruse et 
d’art, ce solitaire industrieux ; ce volontaire — avec 
l'outil, avec l’arme, osant se servir de l’arme.. 

L'homme, au monde farouche des choses insou- 
mises entré, et n'ayant plus sur qui compter, que 
soi : 

Je me suis initié à tout cet homme-là. 


— Il faut que je continue, entre la mère et la 
sœur, ici; je suis tenu ici : longue habitude des 
deux chères femmes jamais quittées ! 

Et je me prête à leurs soins, avec un air de 
morose indifférence ; et mes façons d’ingrat, mes 
silences. toute mon obscure trahison. 

Je fais leur souci (je les vois qui pensent, à mon 
sujet, sans fin); j’attriste les deux femmes dévouées. 

“Que lui manque-t-il? et ne sommes-nous 
point ses servantes. ” 

— Ne m'humiliez pas ainsi, ne dites pas : 
“ Sans nous, comment vivre ! et que ferais-tu, là- 
bas ?”” — Ah ! des métiers. 

“ La misère. Et bien des regrets.” — Oui ! que 
vous me manqueriez, au loin. ‘%“ Connais-toi 
attaché. 

Ton cœur, ah ! de tout cela dont il est ici jouis- 
sant, de tout son bien, c’est en vain que tu le veux 
déprendre. ” 


— Mais il me tente de désobéir à mes affections, 
— une fois au moins | 


182 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Cet amer désir, parfois, de vous quitter ; en 
vous quittant, de tout laisser! Oui, un désir urgent 
et désespéré — 

Je vous le dis ! une intention de perdition.. 

Tout-à-coup, que je m'en irais bien vers ces 
pays d’où l’on ne revient point ! 


Ma mère, vous sauriez ne pas pleurer ; déses- 
pérément vous ne pleureriez pas. 
De quel air soumis vous me donneriez la liberté! 


Jean Croué. 


L’'ODE À LA FRANCE DE 
GEORGE MEREDITH 


C’est une témérité grande que de traduire en français 
une ode de Meredith. Je crois pourtant qu’il est utile, 
sinon nécessaire, qu’un jeune Français ait aujourd’hui 
cette témérité : à cause de la nature du génie de Meredith, 
et des sentiments qui agitent notre génération. 

Nous aimons passionnément la France: passionnément, 
c’est-à-dire avec des élans, des sécheresses, des ardeurs, 
des doutes ; avec de l’enthousiasme pour la victorieuse, 
et des tendresses pour la vaincue. Telle est la con- 
fusion de nos sentiments, et le plus haut poëte de notre 
patriotisme ne se défend pas de ce romantisme, regret- 
table peut-être, mais dont l’existence est un fait. Faut-il 
marquer nettement dans le réel les suites de cette 
confusion ? Au point de vue de l’action politique, nous 
voyons les uns, subordonnant tout ou croyant subordonner 
tout au maintien de la cohésion nationale, aboutir à 
“ J’Action Française ” c’est-à-dire à la destruction de 
toute la France vivante, — et les autres, menés ou se 
croyant menés par le pur rationalisme de notre race, 
aboutir à la négation de la raison au profit du ventre, et 
de notre race au profit de n’importe quelle autre mieux 
knoutée. 


184 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


La grande voix de Meredith peut rassurer nos cœurs, 
éclairer nos esprits. 

L’Ode à la France, ce long cri d’amour et de con- 
fiance, a été jetée à la face du triomphateur germanique 
en décembre 1870. Il n’est pas inutile de réveiller aujour- 
d’hui ses échos. Il a été jeté par un Anglais, au moment 
où tous les préjugés insulaires, religieux, moraux, politi- 
ques, sportifs, inclinaient tout bon Anglais à admirer 
le vainqueur et à mépriser les vaincus. Cet Anglais sin- 
gulier s’adresse nommément à tous les hommes civilisés, 
y compris les Anglais, et leur dit: “les vaincus ont été 
plusieurs fois les maîtres de l’Europe. Ne l’oubliez pas. 
Mais cela n’est pourtant rien ou bien peu de chose. La 
raison claire et courageuse, la force invisible qui renverse 
les mondes, c’est cette France honnie qui en a été le 
foyer créateur. La Révolution française, c’est le Christ 
et c’est Prométhée. Elle plie momentanément : c’est 
pour avoir renoncé un instant à elle-même. Apprêtez- 
vous, nations, à suivre bientôt le nouveau chemin qu’elle 
ouvrira. ?” 

Et sans doute c’est le langage même de Quinet, de 
Michelet et de Hugo. Et la stricte assimilation du drame 
international à une histoire morale, les réminiscences 
bibliques, la grandiloquence et les termes de philosophie 
peuvent à certains endroits nous étonner. Mais la com- 
position vaste et claire, la vision nette de l’idée essen- 
tielle, et l’intense amour qui fait vibrer chaque vers 
emporte l’admiration, et un mouvement du cœur plus 
profond encore. Ce qui demeure d°’  insularité ?” dans 
la conception proposée par Meredith des rapports de 
la raison et de la force, de bon sens sportif par exemple 


L'ODE A LA FRANCE DE GEORGE MEREDITH 185$ 


dans les vers sur la force, vers où Kipling reconnaîtrait 
ses constants principes : %Za Force est fille des humbles 
vertus... des annêes modestes, c’est la dot du père à son fils,” 
ce bon sens essentiellement anglais achève de nous 
faire accepter l’hommage rendu par Meredith à notre 
race. C’est une nuance à marquer. Il ne nous déplaît 
pas que Meredith, pour nous louer, se doive séparer de 
la masse absurde des critiques puritains de l'ère vic- 
torienne. Il nous plaît davantage de constater que, par 
dessus l’inintelligence de ces industriels de magazines, il 
se montre en communion avec la vraie tradition de 
l'Angleterre saine et joyeuse. 

Pourtant, après 40 ans, il faut bien dire que la France 
n’a pas exactement rempli tout ce qu’attendait d’elle la 
confiance de Meredith. Nous n’avons pas repris Strasbourg 
et Metz ; il est vrai que nous les gardons. Mais dans l’or- 
dre de l’esprit, quelque beaux efforts que nous fournissions, 
il semble que leur nombre même et leur énergie empêche 
de voir se dessiner un grand mouvement souverain. Il est 
permis de penser que ce mouvement, c’est notre généra- 
tion qui le verra. Souvenons-nous donc qu’en décembre 
1870, Meredith l’avait prédit. 

M; +; 


186 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


LA FRANCE ! 
DÉCEMBRE 1870 
I 


Nos yeux la cherchent, celle qui se dressait comme un soleil 

au-dessus du front de notre siècle, 

astre des nations, dont le rayonnement était pour toutes 

le pain du corps et le pain de l'esprit. 

Où est cette Image de la splendeur heureuse ? 

Où sont ces mains nerveuses, ce front d’acier, 

cette voix qui sonne comme un clairon® Où est ce visage hardi 
et fier ? 

La place est vide. 

On r’entend plus qu'un talon de fer. 


Il 


Elle qui superbement a fait appel 

à la vaillance, quand le temps nous était sombre, 
et qui de nos chaînes a fait jaillir l’étinceile, 
l’étincelle qui comme un éclair révéla 

des saisons nouvelles, où l’artère bat plus douce, 
où les jours sont plus légers ; 

! Cette traduction a été faite sur le texte du volume “ Odes in 
contribution to the song of French history, by George Meredith — 
London, Archibald Constable, 1898 ”. Ce volume est composé de 
quatre odes : “ La Révolution ”, “ Napoléon ””, “la France, décem- 
bre 1870 ” et “ Alsace-Lorraine ”. L’ode à la France composée en 
décembre 1870 a été publiée dans la “ Fortnightly Review ” et 
imprimée aussi dans les “ Poems and Ballads ” 


L'ODE A LA FRANCE DE GEORGE MEREDITH 187 


Elle, qui d’un geste divin repoussa les morts 

dont les vivants sont alourdis ; qui tendit 

résolument son doigt en avant, 

qui marcha vers la porte obscure 

de ce que la terre n’a pas tenté encore, elle qui entonna le chant 
de délivrance, 

et au nom de | Humanité 

fit lever les visions audacieuses ! 

Elle serait donc aussi à demi pourrie de péché, 

sainte à la fois et courtisane ! Impossible. 

Son étoile a disparu dans une échpse, 

le cri de la folie sort de ses lvres. 

Nous voyons les lambeaux de la France, rien de plus. 

I] y a là une horrible convulsion, un fracas étouffé, 

comme d’un homme qui dispute au linceul sa liberte. 


IT 


N'attendez pas de jaillissants rameaux 

du vieil arbre abattu. 

Regardez la-bas, où profondément dans le sang et la fange 

un noir tonnerre laboure le sol, et y sème la ruine ; C’est la 
France : 

toujours frémissante comme une lyre, 

mais écrasée, en proie à la discorde qui émiette, par un coup 

soudain et semblable aux hordes des démons livides 

qu’un coup inéluctable du Ciel abat. 

Est-ce donc là la France ? 

Les yeux brillants qui faisaient jaillir le bonheur, 

les lèvres fines faites pour le rire et le baiser, 

cette poitrine que gonflaient les soupirs de l’humanité, 


188 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


ce visage ok se jouent les plis du sourire, 
qui prenaient l’âme et les sens par le désir ! 


IV 


Le feu, appelant le feu, l’a saisie, 

elle qu’il ne peut détruire, mais qu’il torture 

à plaisir de toutes les douleurs, de toutes les agonies. 

Mère de la Fierté, son sanctuaire est viole. 

Mère des Délicatesses, elle est devenue une cible 

pour les outrages ; Mère du Plaisir, la voilà nue ; 

Mère des Héros, ses fils sont asservis ; voyez sous la pluie, 


loin de ses frontières, ces chaînes de prisonniers longues d’une lieuel 
Mère si tendre pour ses jeunes fils courageux, elle les voit passer, 
comme des fantômes, et se faire faucher comme l'herbe ; 

Mère de l’Honneur, elle est déshonorée ; Mère de la Gloire, 
elle est condamnée à couronner de laurier son vainqueur, 

et à l’abreuver de louange. 

Est-il une pire malédiction ? Il en est une encore : 
compatissez à sa folie ! Elle fut la Mère de la Raison, 

mais elle a les a vu faucher comme l’herbe, ses jeunes hommes; 
dans les sourds grondements du tonnerre, de ce tonnerre incessant 
qui tient le monde civilisé pelotonné en une laide tache, 

transi de peur 

tandis que sans relâche la Force lui ronge le cœur de son bec 
de vautour et lui déchire les membres de ses griffes, 

Elle, transpercée des éclairs, 

avec la folie pour toute cuirasse, 

avec ses mamelles taries — et ses petits ont soif — 

et tout autour d’elle ses plus nobles fils qui meurent en vain ! 


Mère de la Raïson, elle subit la triple malédiction : 


L'ODE A LA FRANCE DE GEORGE MEREDITH 189 


elle sent, elle voit, elle justifie le coup qui la frappe ! 

L'une à l’autre, les cellules de son lucide cerveau 

se disent la cause du désastre, 

et l’êcho inexorable répète sous les voûtes : 

Ainsi moissonne dans le sang qui a semé dans le sang : 

c’est ici le total des crimes où je me suis complue ! ” 

Sans doute, à travers sa douleur par une suprême vision, 

à travers son délire, et le dernier rêve de son désespoir, 

à travers sa fierté, à travers ses brillantes illusions, et la lignée 

formidable de toutes ses Maternités, 

la haute et forte lumière qui est en elle, lors même qu’elle saigne, 

écrit en lettres de feu les noms des anciens crimes, maintenant 
payés de retour. 

Elle voit de quelle semence ancienne, tardivement mûrie, 

naît cette affreuse moisson ; et elle distingue son destin 

depuis l’origine jusqu’à l’agonie, et tout le long de la lente vague 

qui provient du premier mouvement d’une funeste passion ; 

car notre vie est faite de vagues, et nos actions sont des tombes 
fécondes 


qui roulent, poussées par le vent, de l'aurore jusqu’au couchant. 


v 


Ah ! quelle aurore de splendeur, quand ses semeurs 

passaient et courbaient le cou des peuples, 

et tissaient de leurs terreurs et de leurs humiliations 

la couronne étoile qui aujourd’hut s'abaisse humiliée, 

et prend la forme d’un joug à demi consumé! 

Ses légions traversaient le Nord, le Midi et l'Orient. 

Is jouissaient de la fête en gloutons du triomphe. 

Il greffaient de verts rameaux, ils abattaient de vieux chênes. 


190 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Is saisissaient les tempêtes par la barbe, à la nuque 

les précipices neigeux, et coupèrent, droit au cœur, 

l'horreur de l’ Alpe sublime, 

et ils surgissaient, surhumains. 

Lis étaient le tremblement de terre et l'ouragan, 

les éclairs et le nuage de sauterelles, et le fléau de la nielle, 

ils étaient les fléaux de la joie : ils étaient la pluie du Déluge 

et la Conflagration redoutée : la Force sans loi. 

La Mort inscrit une ligne vacillante au long des neiges, 

où sous une brume glacée on peut suivre leur trace, à ceux 

qui osèrent provoquer en ennemis, hommes, éléments 

et les Dieux même. Ils étaient un composé du dieu et de la bête, 

abhorré de tous. Mais, comment ils suçaient les mamelles 

de la Destruction, en fils assoiffés, 

la Destruction, dont les aigles bien plus féroces que leur oriflamme 

noyaient de sang la terre torturée, — cela, la verte terre l’a 
oublié. 

Les jeunes générations joyeuses masquent son ressentiment : 

la où ses fils ont saigné, il y a une meule de gerbes. 

Oublieuse est la verte terre ; les Dieux seuls 

se souviennent éternellement ; 1ls frappent 

sans remords, et rendent toujours coup pour coup. 

C’est à leur mémoire impitoyable qu’on connaît les Dieux. 


VI 


Lis sont sur elle maintenant, ils emplissent ses oreilles, 

et la France connaît les Dieux. 

Ce sont eux qui la jettent dans la poussière devant la Force, 
leur esclave, pour que la Force se repaisse du beau corps abattu, 
qui naguère étincelait de grâce et de fierté ; 


L'ODE A LA FRANCE DE GEORGE MEREDITH I9OI 


marquant pour un hideux démembrement 

les parties de son corps, comme si pour jamais son souffle 
haletant 

avait quitté sa poitrine, dans l’intolérable déchéance 

de sa haute hégémonie ; comme si elle était l’agonisante 

qui entend la voix du juge, sent dans sa chair les couteaux 

de la torture, et boit jusqu’à la lie l’ignominie de vivre. 

Ils sont sur elle l et les Dieux pitoyables peuvent pleurer, 

st jamais une pluie de larmes est descendue du Ciel 

pour raminer la Faïblesse et bercer la Conscience, 

devant le malheur de cette Immortelle, contrainte 

pour le salut de son âme à vider la coupe de la folie, 

remplie du sang de ses fils, implacablement ; 

aussi acharnée qu'eux à ravager 

la terre dorée, pour la rendre semblable à la mer ; 

la riche et riante terre du vin et du blé, 

la terre de l’esprit, de la grâce et de l’ardeur, et des fortes 
racines, 

la terre des moissons périssables et des impérissables mois- 
sons ; 

elle est ravagée, comme un océan grisâtre, 

après le passage du noir cyclone, — qui efface tout. 


VII 


Regarde, les Dieux sont sur elle, elle les connaît main- 
tenant. 

Ceux qu’ils abandonnent, la misère ne les persécute plus ; 

une lourde inconscience leur crée le bonheur des brutes 


Ditoyables. 


192 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Ceux que les justes Dieux abandonnent n’ont point de 
lumière, 

la dure lumière des yeux introspectifs 

qui au milieu du désastre scrutent 

le cœur et ses iniquités exactement. 

[ls se reposent, ils sourient et se reposent; ils ont gagné 
peut-être 

par d'anciens services la paix pour un temps ; 

la paix des vieillards qui se laissent glisser aux vers de la 
tombe ; 

ainsi l'âme Sen va. Mais l’ôme de la France ne sen 
Va pas. 

Elle pleure de douleur, elle pleure devant les Dieux, 

car terribles sont leurs mains qui châtient, déchaînées, 

et c’est d’un œil froid qu’ils regardent la verge caresser, 

ravager sa chair d’impitoyables coups. 

Mais aussi, elle, Raison invétérée, elle discerne 

que la Pitié a aussi peu de place que la Joie dans la liste de 
leurs dons. 

Elle demande à grands cris la Force, la Force, jadis son idole, 
trop longtemps son jouet. 

Eh! la Force est fille des humbles Vertus fondamentales ; 

la Force, tu l’acquerras par l'effort discipliné, tu la prouve- 
ras au milieu 

du mépris, — tu la cultiveras par l'endurance, tu achèveras 
sa conquête 

par l’abnégation. 

La Force ne acquiert ni par miracle ni par surprise. 

Elle est la fille des années humbles, le don du père à son fils, 

en respect des fermes lois que nous nommons les Dieux ; qui 
sont la juste cause, 


ÿ 


es 


L'ODE À LA FRANCE DE GEORGE MEREDITH 193 


la cause de l’humanité, et ses serviteurs. 

S1 la France pouvait accepter les fables de ses prêtres, 

qui bénissaient ses drapeaux pour ce massacre sauvage, 

et maintenant lui offrent l'espoir d’une intercession du 
Ciel 

qui violerait ses propres lois pour panser la blessure ouverte, 

peut-être trouverait-elle à se consoler dans cet opium : 

mais elle, Mère de la Raison, peut-elle tricher la Destinée ? 

Ira-t-elle, elle, Champion de l'esprit libre, 

le plus haut don du Tout-Puissant, — le don de Vie, — 

consentir pour une seule nuit à être aveugle, 

à plonger son ême dans une trompeuse somnolence, 

au prix de récompenses terrestres ou célestes, 

au risque de déserter son poste à la tête de l’humanité ? 

La Mire des Rires pourrait évoquer une pauvre ombre de 
rire, à 

la lumière de son éternel flambeau, pour stigmatiser tous les 

mensonges où le monde met sa foi : 

quels stupides pantins qui dansent au bout des fils, 

retenus par l’opinion, nous sommes, en vérité, 

priant pour une intervention, une aide immédiate, 

quand toute cette tragique histoire est celle d’un glaive 
brisé ! 

Elle a brandi le glaive pendant des siècles; en un seul 
jour 

11 a glissé de ses mains, comme un fleuve coupé de 5a 
source. 

Elle crispa sa faible main, — essaya de prier, — cria à la 
trahison, en vint 

aux hurlements de l'ivresse et du délire, rêvant que la 


Force 


194 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


n'avait qu’à entendre son ordre pour accourir. 

N'était-elle pas née pour la conquête ? Empanachée de plumes 
brillantes, 

sa vanité distribuait à tous des saluts gracieux. 

Magnifique, derrière ses fonderies de canons, et son industrie 
et ses Arts, 

avait-elle à craindre la vengeance des Dieux ? 

Sa foi, elle résidait dans la liste 

de tous les noms de victoires conservés dans ses annales. 

Elle étourdissait de chant et de danses ses guerriers et ses 
dames, 

se livrant toute au Déshonneur : lui hurant la France de la 
tête aux pieds, 

la France présente et à venir, pourvu qu’elle pât entendre la 
trompette 

et le tambour — à la fois Bellone et Bacchante ! Et elle se 
précipita 

sur les bataillons lourd-bottés des maîtres d’école prussiens. 

Raison Invétérée ! elle sait bien pourquoi 

la force lui a manqué. La force n’est fidèle qu’à la force. 

Son rêve a vêcu ; elle peut lire au ciel le destin ; 

elle peut boire jusqu’à la lie la coupe 

du malheur pour effacer le souvenir honteux 

des jours où elle s’est faite semblable au maître qu’elle 
servait, 

pour être la terreurs des nations, mais aussi devenir un être 
énervé. 

Elle a voulu acheter le traître : elle S'est vendue à lui, — 

elle pour la domination, lui pour replâtrer un trône. 


À 


L'ODE A LA FRANCE DE GEORGE MEREDITH 195$ 
VIII 


Désormais elle connaît les Dieux. 

Elle tend sa poitrine à leurs coups. 

Raison Invétérée ! Cœur vaillant! 

Jamais plus belle créature ne s’est traînée, pantelante, 


devant l'autel, et le couteau ! 


IX 


Rapides tombent les coups. Les hommes disent leurs reproches, 

les amis font un écho pénible et froid, 

l’écho que rend la forêt aux coups de hache du bâcheron. 

C’est dans son Ûme que sont les foyers ardents, qui jail- 
Lront 

des ruines pour créer la résurrection. 


X 


Jadis elle arracha au ciel son éclair, 

pour embraser les nations ; elle était faible, 

frêle sœur de son modèle héroïque, 

l'Homme. Elle n’était pas mûre pour le sacrifice ; 

mais elle dut elle aussi devenir la pâture d’un Vautour. 

Raïllez la vaincue! acclamez 

le conquérant qui insulte aux gloires de la France ! 

Les Dieux l’aiment toujours, car elle est promise au pius haut 
destin, 

cette robuste France qu’ils dépouillent et qui saigne ! 


196 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


XI 


Elle s'éllvera un jour, plus digne encore de son modèle ; 

elle se relèvera de l’abaissement profond où elle gît; la douleur 
qui parcourt 

tous ses nerfs est créatrice d’une haute victoire. 

Lis gisent comme des feuilles d'automne, 

qui tombent en cercle, toutes mouillées, et qui tachent d’écarlate 
la forêt, ses fils vaillants ! 

Et sa vie resurgit de leur mort ; de leur sang, 

des mille flots de leur sang, un fleuve immense se gonfle, 

et c’est la France, unie à jamais, qui se dresse, renouvelée. 

Ses fils lui ont appris la leçon de la chair : 

la loi inscrite en lettres rouges, depuis que le Temps a pris sa 
course, 

tel un chasseur qui poursuit la bête dans le cœur de 
l’homme ; 

cette loi qui dit : jusqu’à l’extirpation du dernier vice, 

la chair n’est façonnée que pour le sacrifice. : 

Mère immortelle d’une foule mortelle ! 

Tu souffres de blessures qui ne te tueront pas, 

des blessures qui portent la mort, maïs ta vie demeurera. 

Reste debout, écoute le vainqueur se glorifier bruyamment. 

Ecoute, et prends cette musique en haine pour l'éternité. 

Défais-to1 de ta robe tissée d’orgueil et de honte. 

Le tourment va se lever dans leur cœur, l’opprobre 

va passer sur eux, et te laisser plus pure que jamais. 

Défais tes diamants, en te rappelant leur origine, 

leur usage, et l’abominable nom 

de celle qui en parait son impériale beaute. 


L'ODE À LA FRANCE DE GEORGE MEREDITH 197 


O Mère d’une troupe marquée par le destin 

et conçue jadis dans les jours du péché, née 

du mal, de l’arrogance et du mépris, 

renonce, et rends ta grande âme, 

qui glissera sur l'air comme avec des ailes, pour obéir à la loi 
que proclame 

la volonté divine, qu’elle proclame par les mille voix 

des tombeaux où gisent tes fils dans l’êternel silence. 

Quelque douloureux déchirement qu'entraîne 

la recherche de ses fils maintenant immortels, 

penche-toi sur les tombes au loin éparses dans tes plaines, 

semblables aux vagues qui roulent et que n'êgaie point le 
soleil ; 

leur cendre est une leçon pour ton âme : 

€ Meurs à la vanité, tue ton Orgueil, 

dépouille ton Luxe ; pour que tu vives, 

meurs à toi-même”, disent-ils, comme nous sommes morts 

à une Vie que nous aimions, et comme nous pardonnons notre 
ennemi, 

sans demander au Ciel autre chose que de faire jaillir 

hors de nos tombes étroites la bonne semence qui réjouira la face 
de la terre”. 

O Mère! écoute leur conseil. Pour que le vaste univers 

respire sur ton territoire, 

éclaire pour toi le dôme changeant du ciel, 

te donne la Force comme l'immense étendue de l'Océan 

bat les falaises, semblable à la suite des générations, 

non plus divisées en étroits cercles d’écume tourbillonnants, 

mais unies en un vaste fleuve qui s’élance. 

Noble France ! C’est l Humanité 


. ‘ Y 791 « 
qui est mise a l'épreuve, en 101. 


198 LANOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Maintenant, le genre humain tout entier sera ton fief! 
Prouve que la loi de la Raison est toujours victorieuse. 
Fais-toi de la calamité une auréole, 
ét, toute sanglante, marche à notre tête à travers la mer 
orageuse. 
GEorGE MereDprTH 
(Trad. Maurice Pierrotet.) 


194 


LA MÈRE ET L'ENFANT 


La Mère et l'Enfant, le premier en date des grands 
ouvrages de Ch.-L. Philippe, était, depuis des années, 
inaccessible au public. Voici que la Nouvelle Revue Fran- 
çaise publie de ce livre deux versions différentes, l’une 
conforme au texte publié par Philippe aux éditions de /a 
Plume, en 1900, ! l’autre conforme à un manuscrit auto- 
graphe qui est aujourd’hui la propriété de Francis Jourdain. 
C’est l’abondance qui succède à l’extrême indigence. Je 
suis de ceux qui pensent qu’abondance de biens ne nuit 
pas, et qu’on ne donnera jamais assez de publicité aux 
œuvres de Philippe. Cependant cette double publication 
a fait naître, entre les amis de Philippe, une controverse 
courtoise dont un article de Léon Werth a porté l’écho 
jusque dans la presse quotidienne. ? II me paraît utile que 
chaque lecteur de Philippe puisse prendre position dans 
ce débat et lire en connaissance de cause les deux textes 
de /a Mére et l’Enfant. Donnons-leur, par une conven- 
tion qui n’implique aucun jugement de qualité, les noms 


] 


de ‘texte majeur ” et de “texte mineur.” On verra, 


1 Il faudrait dire “ presque conforme, ” Une déplorable erreur de 
mise en pages a substitué à la dernière page de l’édition mineure la 
dernière page de l’édition majeure. Pour rétablir le texte de 1900, il 
suffit de supprimer, dans la petite édition, les seize dernières lignes. 

? Chronique de Paris-Journal, 8 juillet 1911. 


PAR 
; 


200 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


par l’exposé des faits qui va suivre, qu’ils ne sont pas l’un 
à l’autre comme la partie au tout, mais comme deux états 
d’une même gravure, et que le plus ancien est justement 
celui qui se présente aujourd’hui tout paré des grâces de 
la nouveauté. 

C’est au printemps de 1898 que Philippe me confia 
son projet d'écrire un livre “sur sa mère.” Il venait de 
terminer 4 Bonne Madeleine ; il était tout occupé de 
la Pauvre Marie, dont il n’acheva le portrait qu’à la fin 
de l’été suivant ; mais il avait coutume de toujours porter 
un livre dans sa tête, tandis qu’il en rédigeait un autre à 
sa table de travail. C’est ainsi que la gestation de Bubu 
de Montparnasse dura exactement le temps qu’il mit à 
écrire /4 Mère et l'Enfant, cette concordance n’est pas 
sans intétêt, s’il faut, comme je le crois, la retenir pour 
expliquer que le premier livre, conçu dans la tendresse et 
dans la joie, se teinta d’ombre en grandissant dans le 
voisinage du second. Le 31 mai 1898, Philippe commu- 
nique à Henri Van de Putte le plan de /4 Mère et l’En- 
fant. Pendant les mois d’été, il écrit deux chapitres qu’il 
me montre en rentrant de vacances, vers le début 
d’octobre, et dont il n’est guëre satisfait. C’est à partir de 
la Toussaint qu’il se met vraiment au travail. Le 4 
décembre, il écrit à Van de Putte : Mon gosse a un an, 
il est sevré, il sait déjà imiter l’Âne, le veau, le mouton et 
la poule.” Le premier chapitre de l’édition majeure est 
donc terminé. Quatre mois plus tard, l’enfant a douze 
ans : Nous le soignerons jusqu’à dix-huit et puis nous 
l’abandonnerons aux événements de ce monde. ? ! Philippe 


? Nouvelle Revue Française, 1% avril r911, p. 596, lettre du 7 
mars 1899. 


LA MÈRE ET L'ENFANT 201 


vit en plein drame, avec Berthe Méténier et Bubu de 
Montparnasse ; il a hâte de se débarrasser de /« Mère et 
l'Enfant et songe à écourter le livre. Cependant il s’ob- 
stine au travail, et pendant tout l’été de 1899, qui fut 
Pépoque la plus amère et la plus héroïque de sa vie, il 
écrit lentement, péniblement et par fragments de quelques 
lignes le chapitre VI de l’édition majeure, puis, d’un seul 
coup, pendant le mois de vacances qu’il prend à Cérilly, 
le long chapitre qui termine l’ouvrage, chapitre tout plein 
d’une âcre odeur de terroir, et de ce “bonheur digne et 
noir ” qu'il ne pouvait sentir et goûter qu'après s'être 
colleté avec la vie. Le 27 septembre, il écrit à Van de 
Putte que son roman est fini. ! 

Ce roman, c’est le manuscrit qui est entre les mains 
de Francis Jourdain. Il comprend tout le texte de l’édi- 
tion majeure de la Nouvelle Revue française, plus deux 
chapitres liminaires dont le premier est perdu. En tête du 
chapitre III, Philippe a écrit de sa main la mention: 
Chapitre premier, indiquant nettement par là qu’il enten- 
dait sacrifier les chapitres I et II. Le chapitre III de l’édi- 
tion majeure correspond aux chapitres III et IV (ancien- 
nement V et VI) du manuscrit. L'éditeur les a réunis 
sans doute parce que le chapitre IIT était très court; mais 
la numération des chapitres suivants s’en trouve modifiée. 
Voici, pour la clarté de ce qui va suivre, un tableau qui 
indique la concordance du manuscrit et des deux éditions 
récentes de /4 Mère et l'Enfant : 


Mid.,-p:1603: 


DO? LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 
Manuscrit Edition majeure ep 
Chap. I (disparu) . » 
Chap. IT supprimé supprimé 
Chap. III devenu I Chap. I supprimé 
Chap. IV devenu IT Chap. II Chap. I 4 
(sauf les 2; premières 
lignes du chapitre 
II de l’édition ma- 
jeure) 
Chap. V devenu III Chap. III supprimé 
(depuis le début jus- É 
qu’à la page 47 
ligne 19) 
Chap. VI devenu IV Chap. IT Chap. Il 
(de la p. 47, ligne 29 
à la fin) 
Chap. VII devenu V Chap. IV supprimé 
Chap. VIII devenu VI Chap. V Chap. III 
Chap. IX devenu VII Chap. VI supprimé 
Chap. X devenu VIII Chap. VII Chap. IV 
(sauf les quinze der- 
nières lignes) 


Philippe avait l’habitude de me lire ses livres chapitre 


\ 


par chapitre, à mesure qu’il les écrivait. Il jugeait son 
propre travail avec une sévérité qui me semblait parfois 
excessive : C’est ainsi qu’il supprima, contre mon avis, tout 
un chapitre de Croquignole ; ce chapitre existe encore et 
n’a jamais été publié. Je me trouvai, par contre, tout à 
fait d’accord avec lui quand il parla d’amputer le manus- 
crit de la Mére et l'Enfant. I] coupa les deux premiers 
chapitres dés qu’il eut écrit le troisième : le premier, très 
bref, était une sorte d’introduction déclamatoire, d’une 
langue emphatique et pénible ; le second contenait une 
description de Cérilly et de la maison paternelle. Quel- 
ques mois plus tard, Philippe achevait d'écrire 4 Mère et 


l’Enfant ; bien qu’il fût assez mécontent de son travail, il 


LA MÈRE ET L'ENFANT 203 


l’envoya, pour s’en délivrer et se consacrer entiérement à 
Bubu, à la rédaction du Mercure de France, qui refusa de 
lPimprimer. C’est alors seulement — en novembre ou 
décembre 1899 — qu’il soumit son texte à une révision 
sévère. Après de longues discussions, Philippe s'arrêta à 
une solution très audacieuse : il résolut de laisser tomber 
tous les chapitres impairs de son manuscrit. L’œuvre, 
allégée de moitié, parut à la bibliothèque de /4 Plume au 
début de 1900. J’ai la certitude absolue que Philippe con- 
sidérait cette édition comme définitive. En 1906, il me 
fit part de son intention de publier chez Fasquelle, en un 
seul volume, /4 bonne Madeleine et la Mère et Enfant, 
et, sur une question que je lui posai, il me déclara de la 
manière la plus formelle qu’il ne changerait pas une ligne 
au texte de 1900. 

T'els sont les faits, et je m'excuse de les avoir narrés 
avec une minutie qui ne me semble pas inutile. Si 
maintenant on se demande quelles sont les raisons qui 
poussérent Philippe à faire dans son manuscrit d’aussi 
graves coupures, je crois pouvoir en indiquer quelques- 
unes. 

Tout d’abord, il faut tenir compte du grand effort que 
faisait Philippe, vers 1800, pour se débarrasser de ses 
défauts de jeunesse. Tous ses amis lui conseillaient la 
sobriété, et je ne cessais moi-même de le mettre en garde 
contre son goût pour la rhétorique. Je le poussais ainsi sur 
son propre penchant, car la qualité qu’il estimait et con- 
voitait le plus, c'était la force. S’il ne reste, même dans 
les chapitres supprimés en 1900, qu’un petit nombre de 
passages fâcheusement déclamatoires, c’est que Philippe 
avait déjà bien échenillé son texte avant de le recopier 


204 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


pour l'impression. Je me souviens nettement que le 
premier jet était moins bon. D’autres que moi le lui ont 
dit sans doute. Il a donc élagué beaucoup de phrases où 
l’expression dépassait la juste mesure du sentiment. Il en 
reste quelques-unes, précisément dans les chapitres nou- 
veaux de l'édition majeure. Ce sont des prosopopées aux 
sciences abstraites (chap. V du manuscrit), aux philo- 
sophes (chap. VIT); ou des accès d’attendrissement roman- 
tique sur les prisonniers et les forçats (chap. VIT). Mais la 
plupart des corrections de cet ordre ont été faites entre 
l'instant de la conception et la rédaction définitive du 
manuscrit. Il se peut qu’on n’en retrouve aucune trace, 
car Philippe détruisait souvent une page jugée mauvaise 
après lavoir entièrement refondue. 

Je passe donc à un autre ordre de scrupules. Le cha- 
pitre I du manuscrit et de l’édition majeure a certaine- 
ment été supprimé à cause de son caractère artificiel. 
Tous les autres chapitres sont faits avec des souvenirs. 
Celui qui décrit les rapports d’un nouveau-né avec sa 
mère était de pure construction. Pas plus que vous ou 
moi, Philippe n’avait la mémoire de ses premiers vagisse- 
ments. Par scrupule de sincérité, par souci d’unité, il a 
laissé tomber des pages qui juraient avec le reste. La 
chute du premier chapitre entraîne celle du fragment 
inédit qui est en tête du second, et qui liait l’un à l’autre ; 
j'admire d’ailleurs combien l’œuvre gagne à commencer, 
sans préambule, par cette magnifique invocation à la mère : 
‘ Lorsque j’avais deux ans, maman, tu étais forte comme 


une force de Dieu... ” 


— Le chapitre IIT du manuscrit a 
surtout contre lui qu’il ne s’y passe rien ; mais j’y revien- 


drai plus loin. — Rien à dire d’un fragment du chapitre IV 


LA MÈRE ET L'ENFANT 20$ 


qui contient % l’histoire vraie ” de l’épisode du saint-bois, 
et que l’édition majeure n’a pas reproduit, Philippe l’ayant 
très heureusement remplacé par des pages où il traite plus 
librement ses souvenirs. ! Dans les chapitres V et VIT il 
y a de très beaux morceaux ; mais justement ce sont des 
“ morceaux, ” des paraphrases sur des thèmes chers à 
Philippe, et qu’il a tous repris plus tard : par exemple, 
dans le chap. V, le thème de la “ petite ville, ?” développé 
dans un article de /’Enclos et dans les nouvelles du 
Matin ; ou encore le thème des “ chevaux de bois, ”? 
d’où est sorti un admirable chapitre de Charles Blan- 
chard. Des fragments de a Mtre et l'Enfant qu'il 
avait abandonnés, Philippe a tiré, comme d’un tas de 
décombres, quelques blocs d’un joli grain qu’il a replacés, 
mieux dégrossis, dans ses ouvrages ultérieurs : qu’en peut- 
on conclure, sinon que dans sa pensée l’abandon était 
définitif ? — D’autres épisodes ont été laissés de côté 
parce qu’ils avaient un caractère trop personnel, trop peu 
typique : c’est, par exemple, au chap. V, le portrait de 
M. Chevrier, instituteur, à Cérilly, que j'ai très bien 
connu, qui vit peut-être encore et qui s’appelle bel et 
bien Chevrier ; ou encore, au chap. VII, l'épisode du 
pion dramaturge, que Philippe a fait entrer tout vivant 
dans son récit, en précisant qu’il était venu de Grenoble 
à Montluçon, et en donnant même les titres authentiques 
de ses piteux essais littéraires. Le jour où Philippe a 
voulu dresser un ‘ pion ” bien solide sur ses jambes, il a 
renoncé à l’art naïf du photographe, et, en réunissant, en 
groupant des traits empruntés à ce pauvre hére de 
Montluçon, au “ Chien ” de Moulins dont j'ai parlé dans 


l Ed. majeure, p. 59-64. 


206 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


un précédent article, ! et à quelques autres de nos tour- 
menteurs, il a créé un beau pion d’art dont le portrait a 
été récemment recueilli dans les Cahiers du Centre.” Si 
on enlève des chapitres V et VII du manuscrit tous ces 
épisodes, que reste-t-il ? Quelques pages vraiment faibles 
et fades, et à la fin du chap. V cet admirable “ Hymne 
à sa mère” que Philippe n’a pas dû couper sans un 
serrement de cœur, mais qu’il a coupé tout de même, 
parce qu’il ne pouvait l’insérer nulle part sans détruire 
l’ordonnance de son livre. 

Ainsi j'arrive aux raisons décisives qui ont porté Phi- 
lippe à réduire de moitié le premier d’entre ses livres qui 
n’est plus un essai, mais une œuvre. Ce sont des raisons 
d'architecte. Dans le premier état du manuscrit, les huit 
chapitres de /a Mère et l’ Enfant sont parfaitement indépen- 
dants les uns des autres; il ne sont réunis que par un lien 
chronologique. Philippe construit par simple justaposition 
des matériaux un livre à la mode allemande ou slave, sans 
composition apparente, sans relief ni trous. Mais qui d’un 
fourré prétend faire un jardin doit y percer des allées. 
Philippe relit ses huit chapitres de Mémoires ”, et son 
instinct d’artiste n’est pas satisfait. Le seul principe d’art 
qu’il y trouve, c’est une sorte de symétrie involontaire, 
fournie par la vie qui fait succéder le calme aux peines et 
le travail au sommeil. Les quatre chapitres pairs du 
manuscrit sont émouvants et dramatiques ; les quatre 
chapitres impairs sont paisibles et vides d’action; chaque 
ascension douloureuse est précédée d’un palier de bonheur. 

? Nouvelle Revue Française, 15 fév. 1910. 


? Philippe, Faits Divers. 
# Ed. majeure, p. 116-120 


LA MÈRE ET L'ENFANT 207 


C’est très bien ainsi. C’est ce qu’admirera tout lecteur 
de l’édition majeure. Mais, pour Philippe, ce n’est pas 
encore assez bien. Par une inspiration géniale, il com- 
prend tout ce que ce livre de lutte, ce livre amer 
gagnera à être amputé de ses parties heureuses. Tout 
ce qu’il y a de populaire, de chrétien et de français 
chez Philippe regimbe contre le bonheur. Il lui mesure 
chichement la place dans son art comme dans sa vie, 
Philippe qui portait en lui la grande figure de Jean 
Morentin, l’'Ennemi du bonheur ; Philippe qui aimait 
Racine dont les drames ne durent qu’un jour et ne laisse 
nulle place au repos, coupe d’une main ferme tous les 
chapitres fades de son livre: il en garde quatre actes 
héroïques, quatre actes de lutte contre les forces enne- 
mies : la mort, la maladie, la prison, la faim. À chaque 
acte, la lutte devient plus pénible, et toujours elle se 
termine, sans trompettes ni fanfares, par une victoire. Le 
petit héros, prêt à une nouvelle attaque, s’essuie le front. 
Mais il sait que son repos ne nous intéresse pas. 

Ceux d’entre les lecteurs et les amis de Philippe qui 
préfèrent à l’œuvre d’art la vie telle quelle préféreront 
l'édition nouvelle qu’ils doivent aux soins pieux d'André 
Gide. Et les autres, en relisant le texte choisi par Philippe, 
apprendront de lui comment naît une œuvre d’art. 


Marcez Ray. 


208 


LE LIVRE DE L'ÉGLISE 
A Charles Péguy. 


Les personnages du drame sont : 


SIMON 

LE PÈRE SUPÉRIEUR 
UN PAUVRE 

FRÈRE SAINT-JEAN 
FRÈRE NICOLAS 
FRÈRE THADDÉE 
TROIS MOINES 


Le décor représente une salle de monastère. Contre le mur 
de gauche, une haute stalle en bois massif ; au fond, une porte 
et six autres stalles ; à droite, deux grandes baies ogivales à 
vitraux en grisaille ; le bas de l’une d'elles peut s'ouvrir et 


former vasistas. 


LE LIVRE DE L'ÉGLISE 209 


SCÈNE PREMIÈRE 
LE PÈRE SUPÉRIEUR, LES SIX MOINES 


(Au lever du rideau, la porte s'ouvre. Entrent les 
moines, dont chacun va se placer devant sa stalle, 
debout, les mains jointes, immobile.) 


Le PÈRE SUPÉRIEUR (inchnant la tête.) — In 
nomine Patris et Fil et Spiritus Sancti, amen. 
Pater noster. 


(Un silence) 

LE PLUS JEUNE MOINE — Et ne nos inducas in 
tentationem. 

Tous, relevant la tête. — Sed libera nos a malo, 
amen. 

Le PÈRE Supérieur. — Acte d’humilité. 

1% Moine. — Comme là-haut les saints, qu'ils 
implorent ou qu’ils maudissent, remplissent chacun 
exactement un fleuron de la grande rose, puis- 
sions-nous rester toujours à notre place et ne faire 
que ce qu'il faut. 

LE PÈRE SUPÉRIEUR. — Acte d'ignorance. 

2° Moine. — Comme les docteurs de l’an- 
ciénne Loi servent de piliers à la Loi nouvelle, et 
comme le père, tenant son fils sur ses épaules, ne 
s'inquiète pas de voir lui-même la procession, 
puissions-nous ne rien savoir, mon Dieu, que la 
glorification du siècle à venir. 


2410 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Le PÈRE SUPÉRIEUR. — Acte d’espérance. 

3° Moine. — Comme on voit, d’un vitrail à 
l’autre, Jésus répéter avec joie les plus belles attitu- 
des des prophètes, puissent nos gestes être de ceux 
qu’aiment à reproduire les Anges et que le Seigneur 
reconnaîtra au matin du Jugement dernier. 

Le PÈRE Supérieur. — Mes frères, voici venir 
Pâques. Dans la cellule souterraine où je réside 
comme le pied du pilier central, ce matin, tandis 
que je lisais dans les Saints-Livres le récit de la 
Résurrection, la phrase “ Et venerunt ad ostium 
monumenti orto jam sole ” éveilla dans mon cœur 
une joie inexplicable et un obscur avertissement, 
et je fus comme ces mineurs qui, saisis d’une 
profonde nostalgie, ne peuvent s'empêcher de 
remonter s'ils sentent au fond de leur puits qu’il 
fait grand soleil sur la terre ! Je me souviens de 
la semaine des Rameaux dans mon enfance : les 
aubépines fleuries, l’école abandonnée pour le 
catéchisme d’une heure, les processions de jeunes 
filles qui arrêtaient au Calvaire la voiture jaune du 
boulanger. Depuis, ces années de misère et cette 
longue maladie m’avaient condamné à la solitude 
et au silence, et c’est à peine si j'ai pu célébrer la 
Noël ; mais Dieu soit loué ! avec le nouveau 
printemps renaît une prospérité nouvelle ; je l’a 
entendu par ma fenêtre haute, les coucous chantent 
dans le seringa, les laboureurs mêlent leurs 
refrains aux cahots de la herse sur la terre battue | 


LE LIVRE DE L'ÉGLISE 2II 


Dieu, mes frères, nous invite à nous réjouir en lui 
et à lui préparer une belle fête. Dites-moi donc, 
frère Saint-Jean, où en sont les travaux, et faites 
tout votre rapport. 

FRÈRE SAINT-JEAN. — Mon Père, le seigneur 
des Granges a donné cette semaine une Sainte- 
Table. La châtelaine prêtera des robes blanches et 
des cierges pour la première communion aux filles 
pauvres qui n’en pourront pas acheter. Les enfants 
du petit catéchisme se réunissent chaque soir pour 
tresser des guirlandes, sous la surveillance du 
premier vicaire. 

Le Père Supérieur. — Et l’église ? 

FRÈRE SaiNT-JEAN. — Les dalles ont été lavées 
jeudi après la messe. 


Le PÈRE Supérieur. — Les statues sont-elles: 
en place ? 
FRÈRE SAINT-JEAN. — Trois sur quatre : Saint- 


Georges dans sa chapelle, Jésus et les docteurs 
devant le pilier de gauche en regardant le maître- 
autel, Saint-Jacques enfant auprès du baptistère, 
— en sorte que l’on peut entrer par le grand 
porche ou par les tambours de côté, on voit tou- 
jours l’une ou l’autre des divines images, soit 
qu’adossée à une colonne elle reçoive en offrande 
le long reflet rose des vitraux, soit qu’au bord 
d’une allée elle se dresse blanche dans la pénombre, 
comme un pignon de ferme aperçu la nuit. 
Le Père Supérieur. — Et Simon ? 


2712 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


FRÈRE SAINT-JEAN. — Mon Père, nous avons 
exécuté vos ordres ; le jour, il travaille là-haut, sur 
son échafaudage, taillant Notre-Dame-des-Sept- 
Douleurs, et l'escalier est fermé sous ses pas à 
double tour ; la nuit, il dort dans une cellule 
auprès de la mienne. 

Le PÈRE SuPÉéRIEUR. — Que dit-il ? Parle-t-il 
de sa femme ? 

FRÈRE SAINT-JEAN. — Il ne dit rien, mon Père. 

Le PÈRE Supérieur. — C’est bon. Il faut qu’il 
reste seul. Si nous n’étions pas durs avec lui, il 
lâcherait son marteau. Tant pis pour lui. Jadis, au 
temps du peuple de Dieu, les saints et les pro- 
phètes vivaient comme tout le monde, avec tout 
le monde, et tous les jours au milieu de tout le 
monde faisaient leur besogne de sainteté, et même 
avaient besoin du monde pour en tirer la matière 
de leur œuvre divine, l’objet de leurs imprécations, 
la nourriture de leurs prières. Il n’y a pas long- 
temps encore, quand on bâtissait les cathédrales, 
ceux qui sculptaient les tympans et les voussures 
étaient des ouvriers comme tout le monde. Ils 
prenaient leur tâche au petit jour, après un verre 
de vin, s’arrêtaient une heure pour manger, et le 
soir rentraient auprès de leur femme ; ils travail- 
laient à l’église comme leurs camarades à la 
carrière. Si quelqu'un chez eux tombait malade, 
eh bien ! c’étaient des maçons comme les autres, 
ils passaient auprès de son lit le temps qu’on donne 


LE LIVRE DE L'ÉGLISE 213 


pour diner, puis sur le coup d’une heure retour- 
naient à leur marteau ; et si leur fils unique mou- 
rait, ils demandaient une demi-journée pour l’en- 
terrement, après quoi ils retrouvaient le ciseau et 
le maillet sous le bout de vieille bâche où l’on 
abrite les outils. Les jours en suivant, au lieu de 
garnir les chapiteaux avec des démons rieurs et 
des femmes-sirènes, ils sculptaient Saint-Michel 
consolateur ; et voilà tout. Aujourd’hui, c’est bien 
changé. Quand on veut travailler pour Dieu, il 
faut se crucifier au monde. Le monde a tout 
mangé, 1l a rongé tout le temps et toute la bonne 
volonté, il a entamé Îa part de Dieu. Ce n’est pas 
notre faute, Seigneur, ce n’est pas nous les respon- 
sables. Depuis la fin des grandes guerres, rien ne 
semble plus pénible que les ouvrages de Dieu ; on 
ne les fait qu’en rechignant, par besoin d’argent, 
par force, comme un voleur qui se résignerait à 
être honnête. Nous n’y pouvons rien. Nous som- 
mes bien forcés d’être durs. Donnez-moi du moins, 
mon Dieu, la force d’y persévérer, Vous qui êtes 
Celui de l’Ancien Testament, le Méchant, l’Impla- 
cable, le Maître des Combats, le Meurtrier de la 
fille de Jephté ! Et pour Simon, faites qu’il travaille, 
mon Dieu, faites qu'il travaille ! 
(La porte s'ouvre. Paraît sur le seuil Simon) 


214 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


SCÈNE DEUXIÈME 


LES MÊMES, SIMON 


Simon (de la porte, où il s’est arrêté) — Mon 
Père... (Il fait quelques pas, et à voix plus haute:) 
Mon Père, pardonnez-moi. 

Le PÈRE SUPÉRIEUR. — Quoi ? qu’ai-je à par- 
donner ? 

SIMON. — Voyez-vous, mon Père, Jésus au 
milieu des docteurs, Saint-Jean lorsqu'il ne con- 
naissait pas encore le désert, ou la Vierge toute 
petite avec sa couronne de pâquerettes, — voilà 
des choses simples, des sujets qu’on taille dans la 
pierre aussi tranquillement qu'on se coupe du 
pain. Mais Notre-Dame-des-Glaives.… 

Le PÈRE Supérieur. — Eh bien, mon fils ? 

SIMON. — C'est une œuvre de saint que vous 
m'avez demandée là ! Je ne peux pas, je n'aurais 
même pas dû commencer, j’ai menti en acceptant! 
Mon Père! n’y aviez-vous pas songé ? Mater 
Dolorosa ! De tous les personnages de la Passion 
Elle qui a le plus souffert ! Elle qui a souffert en 
son Fils, qui l’a vu mourir et n’a même pas eu, 
comme lui, cette préoccupation d’une longue 
besogne mise en train, cette inquiétude du semeur 
qui laisse le grain dans la terre et qui s’en va! 
Elle qui au bas de la croix, pendant qu'il tirait à 


LE LIVRE DE L'ÉGLISE 216 


lui toute la méchanceté humaine, qu’il prenait toute 
la douleur humaine et s’en faisait un aliment pour 
son humble gloire, Elle qui oubliait en lui le Dieu 
pour pleurer l'enfant! Comment voulez-vous 
qu'un homme puisse représenter ça ? Il y faudrait 
ses frères les Saints, ceux qui là-haut l'entourent 
comme une grande sœur, ceux qui, à force de 
ressentir les angoisses de Jésus, ont été nommés 
les Parents du Christ et ont reçu dans leurs mains 
la marque des clous et au sein gauche le caillot de 
la lance... Mon Père, ayez pitié de moi! 

Le PÈRE Supérieur. — De tels sentiments, 
mon fils, honorent la pureté de ta foi! Mais ne 
t’abandonne pas à ta faiblesse ; Dieu te donnera le 
courage nécessaire, si tu pries. 


SIMON. — Oh prier ! je ne sais plus comment 
il faudrait s’y prendre. 

Le PÈRE SUPÉRIEUR. — Que dis-tu ? Ne pries- 
tu pas tous les jours ? 

SIMON. — Le soir, mon Père, je suis trop las. 


Et le matin, quand en ouvrant les yeux je vois sur 
le mur cette fleur d'iris où le soleil ne manque 
jamais de passer, je suis comme un homme à qui 
l’on a fourré des pièces d’or dans la main : moins 
il en devine le nombre et plus il se sent riche ! 

Le PÈRE SupÉRIEUR. — Païen |! 

Simon (bas) — Oui, je suis un païen. ( Plus haut 
et presque en colère) Oui, je suis un païen. Et je 
n’en ai pas honte, après tout. 


216 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Le PÈRE SupÉRIEUR. — Traître | 

Simon. — Ah ! quel est le traître, de nous deux, 
ou plutôt quel est le faible? Homme à la vue 
courte, berger qui ne veut pas reconnaître qu'il a 
laissé entrer le loup ! Mais pourquoi pensez-vous 
donc que je vive dans l’église, et que je l'aime ? À 
cause que l’on y voit Dieu ? c’est à cause de ses 
pierres et de ses statues, à cause de la chanson de 
ses voussures, douce comme le violon de l’exilé 
quand ouvrant sa fenêtre il joue vers la mer, à 
cause de Salomé parce qu’elle danse sur les mains, 
et de Moïse lorsque, doré par le couchant, il 
semble descendre du Sinaï au crépuscule ! J'aime 
le double rayon d’or balancé d’une fenêtre à l’autre, 
et qui fait, en tapant les dalles, jaillir un flocon 
d’encens, comme on dit que la main des Saints 
fleurissait les roses ! J'aime les vitraux, pareils aux 
épées levées des archanges ; j'aime les toits verdis; 
et voulez-vous que je vous dise, mon Père? le 
calice, le grand calice d’or qui disparut à Noël... 
c'est moi. 

Tous. — Comment ? Comment ? Qu’a-t-il dit? 
Blasphème ! 

SIMON. — Il suffit que la perte du tabernacle 
ait été mal fermée! On n’a qu’à lever la main, 
comme pour prendre le pot de sel sur l’étagère, et 
voyez donc ce qu’on rapporte chez soi: ce mer- 
veilleux ciboire, pourpre et doré, un peu vert dans 
les reflets, avec son blason seigneurial que ronge 


LE LIVRE DE L'ÉGLISE 217 


maintenant une tache en forme de cœur ! Il est 
sur une table ; le soleil tourne autour de lui; je 
le prends, je le caresse, je l’élève dans la lumière 
du couchant comme un verre ! 

UxX Moine. — Faites-le taire | 

SIMON. — À la fin, je parlerai plus haut que 
vous, mes maîtres |! Vous êtes là dans vos stalles, 
le chapelet au côté, pensant que moins vous bou- 
gerez et plus vous me ferez peur. Mais regardez 
donc mes armes : qui parmi vous m'en montrerait 
d'aussi belles ? Le marteau, et le ciseau ! le mar- 
teau solide, bien emmanché, et le ciseau tellement 
docile que l’on peut en travaillant chanter sans 
crainte, on le trouve, à la fin du couplet, tout juste 
où il devait être! Voilà ma force ; je n’en connais 
point d’autre, et ne fais nul cas de vos méchants 
yeux noirs ni de vos gestes de malédictions ! Et 
maintenant, comme un roi vainqueur qui dit à son 
ennemi : “ J'ai deux armées de troupes encore 
fraîches; fais donc la paix et cède à mes exigences,” 
vous, écoutez ce que je veux : je veux ma libertél 

Le PÈre Supérisur. — Non. 

Simon. — Je me tourne vers vous, mon Père, 
comme les hommes d'Orient, lorqu’ils implorent, 
vont droit au plus grand de leurs dieux. Je veux 
ma liberté ! Vous m'avez enfermé comme une 
hirondelle, et j'ai besoin de l'air et du vent! 
Croyez-vous, mon Père, que je travaille, là-haut, 
sur mon échafaudage, entre mes quatre murs de 


218 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


toile ? Il y a aujourd’hui une semaine que je n’ai 
rien fait, et je ne parle pas des jours où je laissais 
le ciseau sur le marbre faire une éraflure, pour 
suivre ce minuscule pigeon rose qui allait toujours 
se poser sur la fenêtre de ma maison ! Si vous 
voulez que votre statue soit terminée. 

LE PÈRE SUPÉRIEUR. — Je croyais vous avoir 
dit, mon fils, et plus d’une fois, que vous ne seriez 
pas libre avant le dernier coup de marteau. Dieu, 
mon fils, lorsqu'il créa le monde, ne s’est pas 
interrompu, ne s’est pas reposé avant d’avoir fini. 
— Vous savez que l’image douloureuse de Notre- 
Dame doit être dédiée le saint jour de Pâques. 


SIMON. — Vous ne l'aurez pas, je la pilerai 
comme un œuf | 
Le PÈRE SUPÉRIEUR. — Vous êtes emporté, 


Simon, et il est dit: Ne demandez rien à l’homme 
en colère. Je me retirerai donc et vous laisserai 
reprendre vos esprits, en suppliant Dieu que ce 
soit bientôt. 

SIMON. — Non, ce ne sera pas bientôt ! non, 
ce ne sera pas tout de suite ! Voilà trop longtemps 
que le courroux me mordait la gorge, et que le 
désir de l’aveu me secouait comme une baraque 
en planches ! Je veux ma liberté ! 

Le PÈRE SuPÉRIEUR. — Laissez-moi vous redire, 
mon fils, une prière que j’inventai le jour de mon 
ordination. Je venais de faire le pas solennel qui 
pour l'éternité me consacrait prêtre et servant, et 


LE LIVRE DE L'ÉGLISE 219 


j'étais revenu à ma place, le cœur retentissant 
des paroles de Melchissédech ; alors je dis : 
“Merci, mon Dieu, de m'avoir conduit jusqu’à 
vous, comme une mère qui attendait son fils 
derrière la porte et qui le mène sans rien dire à la 
table servie. Je jouis de n’être plus libre ; je suis 
heureux, Seigneur, de n'être plus mon maître ; je 
ne veux plus, je ne supporte plus d’être mon seul 
maître. Voici qu'une compagnie m’a été donnée, 
plus impérieuse que les amitiés de mon adolescence; 
un souffle d’air s’est ému pour moi dans le fond 
du monde ; un signe a été fait, afin que je ne 
reste pas seul. Maintenant j'ai place dans la chaîne, 
je tire et je suis tiré, je ne suis plus libre! Merci, 
Seigneur, de m'avoir enchaîné pour toujours ! ” 
— À présent, Simon, venez, et voyez. (17 le mène 
à l’une des grands fenêtres, et ouvre la baie du bas) 
C’est le soir entre deux saisons. L'église à fermé 
son vantail, déjà les reflets d’or ont sûrement 
quitté le tabernacle, et l’ange annonciateur, sur le 
bord de la toiture, est comme un laboureur qui 
s'avance au bout de son champ pour voir se 
coucher le soleil! Le jour s’en va lentement ; 
comme Jésus en se retournant illuminait le front 
de ses disciples avec le sourire de la grâce, il 
enveloppe d’or pâle la cathédrale tout entière, 
depuis le Moïse du portail jusqu'à ces statues 
blanches du sommet de la tour, pareille aux 
chanteuses dans la tribune. Ce n’est plus l'hiver, 


220 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


et ce n’est pas l’été encore. Le monde, entre les 
veillées laborieuses de décembre et le travail de 
juin qui bientôt fera sortir les moissonneurs avant 
l’aube, le monde est absous du péché ; les hommes 
délivrés se promènent ; Dieu n’a plus la force de 
son empire, comme les parents qui le jour de 
l’'Assomption n’osent pas gronder leur fille. Va, 
sors, prends part à cette indépendance |! 

Simon. — Ne me tentez pas, mon Père | 

Le PÈRE Supérieur. — Je te délie ! va profiter 
de la trêve ! Les femmes qui dansent dans les 
carrefours, va leur dire pourquoi elles se sentent 
si joyeuses ! Monte chez toi, prends ton enfant par 
la main, va jouer avec lui sans même enlever à 
ton front cette poussière de marbre | 

SIMON. — Grâce |! 

Le PÈRE SupÉRIEUR. — Le ciel jaune clair au 
bout des rues, et la femme aimée qui appelle 
comme une tourterelle ! Pourquoi n’est-tu pas 


parti ? 
SIMON. — Et la statue, mon Père ? 
Le PÈRE SUPÉRIEUR. — Pars, sois donc libre | 
SIMON. — Et la statue ? 
Le PÈRE Supérieur. — Va, Simon ! Adieu, 


mon fils ! Ouvrez-lui la grande porte. 
(ZZ sort, suivi des moines) 


LE LIVRE DE L'ÉGLISE 221 


SCÈNE TROISIÈME 
SIMON, FRÈRE THADDÉE 


(Pendant que les moines sortent, Simon reste immo- 
bile, les yeux baissés ; 1l relève la tête au moment où 
Frère Thaddeée, le dernier, va passer le seuil, et l’arrête 
alors par la manche. I] fait signe que NON, avec un 
sourire.) 

SIMON. — Non. On ne me prend pas comme 
un enfant. Il y perdra plutôt ses forces, il ne réus- 
sira pas à m’entamer. Quelle naïveté ! Il est aussi 
naïf et aussi neuf qu’un prince héritier qui devient 
empereur | [l croit m'avoir épouvanté, il s’imagine 
que je resterai par peur de lui. Mais je restera, 
oui, mais parce que je veux bien, pour lui montrer 
que je ne suis pas dupe, et à cause, à cause de 


quelque chose qu'il ignore. — Regarde-moi ; je 
vais te confier un secret. 
FRÈRE THADDÉE. — A moi, maître ? Vous ne 


me connaissez pas. 

SiMoON.—— Qu'a-t-on besoin de se connaître ? On 
est deux voyageurs qui se rencontrent après le 
coucher du soleil et qui vont dormir dans le coin 
d’une meule, et l’on se dit tout. Toi, Thaddée, si 
ton roi te venait voir au bout de ton labour et te 
demandait avec douceur nouvelles de ta santé, lui 
dirais-tu que ton frère est malade, que ta dernière 


202 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


fille a été sevrée depuis deux jours, que la noce de 
ton cousin se fera au moment des vendanges ? Il 
y a des choses qui ne regardent pas le roi. Tu 
balbutierais % Sire ”, en remuant gauchement les 
doigts sur le manche de ta charrue. Eh bien, voilà. 
Lui, c’est ainsi. Impossible de lui raconter tout. 
C’est une espèce de général, deux mains coupantes, 
deux petits yeux murés par des œillères. 

FRÈRE THADDÉE. — Alors... ce que vous lui 
avez dit ? 

SIMon. — Je crois bien que je lui ai menti d’un 
bout à l’autre. J’ai été un terrible bouffon ; à la 
fin, je ne me rendais plus compte de rien. Et 
maintenant encore... je ne sais pas, je ne sais pas! 
Par moments je suis comme le pêcheur qui s’avance 
au large du golfe dans sa barque paisible, et tout 
d’un coup il sent sous lui, pareille à un bœuf qui 
se lève, la lourde oscillation de la mer entière | 
Mais d’autres fois, parlant pour m’étourdir, c’est 
comme lorsqu'on raconte un rêve, il était immense 
pendant qu’on le rêvait et à présent ce n’est plus rien. 

(Silence. Thaddée fait quelques pas vers la fenêtre et 
paraît vouloir la fermer) 

Simon. — Ne ferme pas la fenêtre !... Attends! 
(11 le prend par le bras et le mène à la vitre ouverte) 
Approche-toi ! que vois-tu ? 

FRÈRE THappée. — Où ? 

SIMON. — Devant toi, dehors. 

FRÈRE THADDÉE. — Je vois tout ! La nuit qui 


LE LIVRE DE L'ÉGLISE 223 


s'approche, la grande rue qui descend vers la mer, 
et dans le bas, glissant sur l’eau invisible, de hauts 
bateaux pleins de soieries, pareils à la flotte d’'Hi- 
ram lorsqu'elle revint chargée d’érable ! 

SIMON. — Ce n’est pas ce que je te demande. 
Plus près, dans la ruelle... là, 12... 

FRÈRE THADDÉE. — Je vois votre maison rouge. 

SIMON (avec impatience). — Eh bien ? 

FRÈRE THADDÉE. — Je vois votre maison, 
maître ! Deux croisées enguirlandées de volubilis, 
une glace qui reluit dans le fond d’une chambre, 
et dans la cour, derrière ces longues vitres, des 
statues ! L’asile du pacifique et l’atelier du travail- 
leur ! Tout est là : pendant qu’il s’acharne contre 
la pierre, dessinant au front de Job la place des 
rides ou sur les lèvres de Lazare l’engourdisse- 
ment de son formidable réveil, en haut le chat 
boit dans un pot cassé et le petit enfant s'endort 
dans sa haute chaise ! Bénédiction ! Et la maison, 
bâtie à l'occident du village, reçoit la première le 
couchant, lorsqu'il entre dans la rue comme un 
ange et comme un poète | 


SIMON. — Que vois-tu encore ? 

FRÈRE THADDÉE. — Rien. Il va bientôt fairenuit. 
(Silence) 

Simon. — Je te dirai donc, moi, ce que j'ai vu 


tout à l’heure : un prêtre dans mon atelier, trois 
femmes en noir qui parlaient devant ma porte. 
Mon frère, mon frère, dis-moi.. 


224. LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


FRÈRE T'HADDÉE. — Quoi donc ? 

Simon. — Tu ne comprend pas ? 

FRÈRE JT 'HADDÉE. — Non. 

Simon. — Ah ? ïls ne t'ont pas dit ? Ma 
femme est malade. Ils croient que je n’en sais 
rien, mais je le sais ; elle est malade depuis les 
deux mois que je suis enfermée ici. 


FRÈRE THADDÉE. — Maître, comment pouvez- 
vous... ? 
Simon. — Mon pauvre ami ! et la fente de la 


toile, là-haut, où je colle mon œil du matin au 
soir, et la fenêtre de sa chambre que je vois tou- 
jours éternellement vide ! je te dis qu'elle ne se 
lève même plus. 

FRÈRE T'HADDÉE. — Flle travaille auprès du poële. 

Simon. — Comme si elle pouvait faire autre 
chose que sa broderie de géraniums, et alors il 
faudrait bien, n'est-ce pas, qu’elle reste auprès des 
fleurs pour trouver le juste mélange des laines ! 
Non, non, je sais ce que je dis : l'ouvrage est resté 
sur une chaise, le lit n’a pas été fait depuis deux 
jours, et l’enfant, qui s’était assoupi après dîner, a 
été réveillé par le cri des martinets. Je vois tout 
comme si j'y avais été : le bâillement, le peloton- 
nement sous les couvertures, personne pour fermer 
la fenêtre. Ah l’horreur ! j'ai le froid de sa mort 
dans tous mes membres ! 

FRÈRE THapDpée. — Maître, permettez-moi. 

SIMON. — Quoi? Que veux-tu ? Ah, ah! le 


LE LIVRE DE L'ÉGLISE 22% 


voici qui va me consoler ! Petit frère, race de moi- 
nes, race de consolateurs ! c’est le prêtre qui montre 
le bout de l'oreille, hein, jeune homme ? 

FRÈRE THADDÉE. — Oh ! je ne suis point assez 
généreux pour vous prêter mon bonheur, ni assez 
vil pour croire que vous ayez besoin de mon 
bavardage ! Mais comme vous m’ordonniez, tout 
à l'heure, de vous regarder en face, c’est moi 
maintenant, c'est moi qui voudrais vous tourner 
la tête de mon côté, vous prendre la tête entre les 
main pour la tourner par ici et pour voir vos yeux! 
Il me semble — pardonnez-moi, je ne suis qu’un 
enfant qui ne connaît rien — il me semble que je 
lirais votre visage comme les premiers temps où 
je lisais mon bréviaire.. 

SIMON. — Tiens, me voici, contemple-moi tant 
que tu voudras, comme une bête curieuse. Ai-je 
bien l’air de souffrir ? Vois-tu, mon frère, je ne 
crains pas la mort ; je n'ai pas peur d’un visage 
sans yeux derrière une rangée de cierges ; mais que 
je me sois couché le soir comme d'habitude, que 
j'ai dormi comme les autres nuits, et que tout se 
soit passé pendant ce temps-là — comprends-tu ? 
peut-être que j'ai rêvé tranquillement, comme une 
jeune fille — c’est absurde, c’est aussi révoltant 
que le mur de pierres sèches où l’on se cogne la 
tête quand il fait noir, et j'ai honte, j'ai effroyable- 
ment honte | 

(17 se passe la main sur les yeux et frisonne. — 
Entre frère Nicolas.) 


226 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


SCÈNE QUATRIÈME 
SIMON, FRÈRE THADDÉE, FRÈRE NICOLAS 


FRÈRE NicoLas. — Maître, notre Père supérieur 
m'envoie... 

Simon. — Comment ! est-ce vous, frère Nicolas | 
oh ! vous êtes le messager de Dieu, mon frère | 
N'êtes-vous pas venu, une fois déjà, m’annoncer la 
mort de mon neveu, le jeune héros tué dans le 
coin d’une vigne alors qu'il se soulevait pour 
monter à cheval? Et de nouveau vous voici ! 
comme le mendiant qui repasse deux jours de 
suite à la même heure ! comme les anges qui se 
montrèrent deux fois aux portes de Sodome ! 
Allons, c’est bien, c’est bien. Ne pleurez pas, mon 
frère, ne me volez pas mon rôle, voyons ! Paix ! 
essuyez ces yeux, enfant | 


FRÈRE Nicozas. — Maître, notre Père demande 
s'il peut venir. 
SIMON. — Oui. Va le chercher, va! Tenez, 


allez tous deux. 
(Lis sortent) 
SIMON, resté seul. — Je suis comme un jeune 
homme ivre qui se raidit pour parler à ses parents. 
(Entrent le Père Supérieur et les autres moines) 


LE LIVRE DE L'ÉGLISE 227 


SCÈNE CINQUIÈME 
SIMON, LE PÈRE SUPÉRIEUR, TOUS LES MOINES 


Le PÈRE SUPÉRIEUR. — Dieu vous ait en pitié, 
mon fils ! Quant à moi, j'ai bon espoir dans votre 
courage. 

SIMON. — Le courage est aisé, mon Père, s’il 
n'y a point d’arrière-pensée : on regarde son cha- 
grin solidement en face, comme un taureau ren- 
contré dans un chemin creux, et on le prend par 
les cornes ; c’est simple. Mais quand il faut encore 
songer à autre chose, quand on est comme une 
mère qui est partie aux champs sans avoir eu le 
temps de mettre sa fille sur le chemin de l’école. 
Laissez-moi aller enterrer ma femme ! Je n’exige 
plus, voyez, j'implore ! Laissez-moi sortir une 
heure ! Une heure seulement, et je reviendrai me 
mettre au travail ! Une heure au petit jour, au 
moment où d'habitude je ne suis pas encore levé, 
comme ça je ne perdrai pas de temps ! une heure 
prise sur mon sommeil ! 

Le PÈRE Suprérieur. — Non. 

SIMON. — Pour vous, qu'est-ce que c’est, une 
heure ? mais vous êtes là toujours avec vos 
“ non ”, comme un chef qui n’admet point de 
remarques |! Mon Père, qui ne méritez même plus 
ce titre | 


228 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Le Père Supérieur. — C’est la dureté du père 
qui fait la vaillance des enfants. 
SIMON. — Savez-vous ce que c’est, un enfant ? 


Le PÈRE SupÉRIEUR. — Je sais ce qu'est un 
homme. 
Simon. — Je me moque d’un tel savoir ! Je ne 


connais que le grondement en moi de la supplica- 
tion, comme le sanglot qu’on sent monter du fond 
du corps avant qu'il ne crève ! Me garderez-vous 
ainsi devant vous, hésitant à me prosterner parce 
que si je me laisse aller je fondrai en larmes ! Ah 
ah ! c’est à grand’peine que la croix rouge du sang 
me soutient debout encore, et je ne pourrai pas 
parler si je ne criais pas ! Mais vous-mêmes, mon 
Père, par pitié, rappelez-vous... 

Le PÈRE SUPÉRIEUR. — Quand j'ai perdu ma 
mère, sache que j'étais au couvent, et qu'on ne 
m'a pas permis de sortir ; le matin de l’enterre- 
ment, à la messe des novices, le supérieur m'a fait 
mettre au banc de pierre des confessés, tout seul, 
pour mieux prier. 

SIMON. — Oh! et ce soir c'était vous qui 
vouliez m’ouvrir les deux battants ! 

Le PÈRE SUPÉRIEUR. — Je ne savais pas alors 
que ta femme était morte. 

SIMON. — Que je la voie, que je touche son 
front ! que je sois auprès d’elle pour la pleurer ! 
que je lui jette la première goutte d’eau bénite ! 
Mon Père, mon Père ! 


ES 


230 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


SCÈNE SIXIÈME 


LES MÊMES, UN MOINE, UN PAUVRE 


Le PÈRE SUPÉRIEUR. — Qu'est-ce là ? 

Le Moine. — Mon Père. 

SiMon. — Tout-à-l’heure, mon ami, tout-à- 
l'heure. Qu'on nous laisse tranquilles pour l'instant! 
Nous sommes occupés, nous avons de l’ouvrage, 
allez-vous-en. Allons, allez-vous-en ! 


Le PÈRE SUPÉRIEUR. — Simon | 
(Simon se retire à l'écart) 
Le PÈRE SUPÉRIEUR (au pauvre) — Parlez sans 


crainte, mon fils, vous êtes ici chez vous. 

Le Moins. — Il dit qu'il est sans travail depuis 
deux semaines. 

Le Pauvre. — Deux semaines et un jour, mon 
Père, c'est la vérité du Bon Dieu. Vous savez, 
depuis la guerre, il ne manque pas d’usines qui 
sont restées fermées, ou alors, au lieu de cinq 
cents ouvriers, c’est cinquante qu’il en faut, et pour 
ne pas les laisser à jouer aux dés devant les machines 
pleines de cambouis, on en renvoie quelques-uns 
tous les jours, par petits tas. Et puis, moi, dans 
toutes ces batailles là-bas, j'ai peut-être appris à 
déchirer des cartouches, mais j'ai oublié comment 
on fait pour assembler des mortaises. Bref, voilà, 
j'ai faim. 


PPS 


LE LIVRE DE L'ÉGLISE 29 


Le PÈRE SUPÉRIEUR. — On va vous conduire 
au réfectoire. Mais, dites-moi, vous n'êtes pas de 
ce pays-ci ? Vous êtes donc seul au monde ? 

Le Pauvre. — Ma femme est morte comme 
j'étais de l’autre côté de la frontière. 

Le PÈRE Supérieur. — C'est bien. Allez. 

SIMON (brusquement). — Non, ne sors pas! 
Ecoute... Quand tu es rentré au village. la 
maison vide, n'est-ce pas? Toutes les portes 
ouvertes, l'horloge arrêtée, un vieux bout de cierge 
tombé au bas du lit ? 

Le Pauvre. — Oui. Elle n'avait point de 
parents de ce côté-là, elle est morte toute seule. 
Pense donc, on n’a même pas su me dire l’endroit 
où elle était enterrée ! Alors. comment expliquer 
ça ? Un insurmontable dégoût, comme à la messe 
lorsqu'on est fatigué et que le chant du petit orgue 
vous endort ; et puis tout d’un coup, après une 
semaine d’abrutissement et de larmes, je me suis 
senti aussi fort que le soleil ! Je suis revenu dans 
mon pays, aux bords de la Loire, et 1à j'ai trouvé 
à m'embaucher. Des ouvrages durs. Douze heures 
par jour, mal nourri. Bah ! je ne demandais pas 
mieux |! Dans les premiers temps, quand je me 
voyais travailler comme un furieux, je me disais 
que ça ne pouvait pas durer: eh bien, regarde 
donc, ça a duré tout de même... 

Simon. — Tous les jours, toute la journée ? 

Le pauvre. — Bien sûr, de dix heures du 


232 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


matin à sept heures du soir. Ah là ! j'ai connu de 
tous les métiers, menuisier, charron, maçon, tailleur 
de pierres ; qu'est-ce que ça fait, pourvu qu'on ait 
de quoi couper, creuser et mordre ? Tiens, le bois 
de chêne, avec ses longues fibres, on pousse la 
varlope là-dessus comme si on caressait un miroir 
avec le plat de la main, et les copeaux couleur de 
noisette s’enroulent si facilement, qu’on resterait 
des heures à les regarder, comme on regarde cou- 
ler l’eau. D’autres fois, c’est des planches d’érable, 
toutes rouges, ou des planches de sapin, pâles 


comme une fille des rues. — Qu'est-ce que tu 
fais, toi ? 

SIMON. — Sculpteur. 

Le pauvre. — C’est un métier béni! Le marbre, 


la terre glaise, le plâtre qu'on remue comme un 
boulanger ! Connais-tu toutes les pierres ? Celles 
des carrières de chez nous, qui sont molles, capri- 
cieuses, pleines de manques, et celles du Centre, 
qui jaillissent du feu sous le marteau ? Et le métal, 
connais-tu le métal? Ça alors, c’est franc, rude, 
coupant, c'est comme une machine qui marche 
sans s'occuper de rien, ça fait peur comme un 
aveugle... Tout est bon à travailler ; l’important, 
c'est d’avoir de la matière ; n’importe laquelle; on 
répète toute la journée le même mouvement du 
bras, sans penser à autre chose qu’à ne pas aller 
trop loin et à ne pas faire d’encoches, et petit à 
petit on sent venir la fatigue, et quand on se 


PA 


LE LIVRE DE L'ÉGLISE 233 


repose une minute pour chercher l'heure, on 
s'aperçoit qu'il est une heure quelconque — ni 
midi, ni le soir, ni aucun des grands moments de 
la journée — une heure sans heure, quoi, qu’on 
regarde comme un coin de rue où l’on ne doit 
pas s'arrêter, et on continue, mon ami, on con- 
tinue ! La vapeur siffle, les courroies tremblent, 
les contremaîtres vont et viennent avec des carnets 
noirs dans la main. 

SIMON. — Et la tombe sans fleurs, là-bas, au 
cimetière ? 

LE Pauvre (avec un haussement d’épaules) — 
Peuh ! Ce n’est pas un pied de fuchsias qui la 
ressusciterait, hein ? Alors. 

SIMON. — Oh ! déjà tu ne penses plus à elle ! 

Le Pauvre. — Il faut avoir des loisirs pour 
penser aux morts. Moi, je n’ai pas le temps, j'ai 
trop faim. 

(17 se retourne ef fait un pas comme pour sortir. 
Simon le retient) 


Simon. — Reste donc! Tout à l’heure tu man- 
geras. 
Le Pauvre. — Que veux-tu ? 


SIMON. — Chut ! (77 lève le doigt pour faire signe 
d'écouter ; par la fenêtre ouverte on entend des cloches, 
et il les nomme l’une après l’autre) L'église de la 
Chapelle ; le couvent d’Eprevilliers ; ah, le mo- 
nastère Saint Damien. 

Le Père Supérieur. — C'est le salut qui sonne, 


234 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


marquant le commencement de la nuit. Nous 
veillerons, mes frères, et nous prierons pour ceux 
qu'il faut sauver. 

Simon (à lui-même) — Bon, les voici maintenant 
qui parlent toutes à la fois, comme des tourterelles 
dans un tilleul. Le vent est à l’est ; demain matin 
il fera beau, et l’on verra encore le frère jardinier 
se promener au milieu des choux en cassant les 
fils de la Vierge avec le bout de ses sabots jaunes. 
Tant mieux, car ce n’est pas la besogne qui man- 
quera : des coups de marteau à donner, des 
mesures à prendre, des prières où il faudra mettre 
toute l’ardeur d’une tête reposée. Allons dormir. 

Le PÈRE SUPÉRIEUR. — Quoi, Simon, est-ce 
vous qui parlez ainsi ? 

SIMON. — Est-ce vous, mon Père, qui proposez 
de veiller ? qu’y a-t-il donc ce soir ? un grand mal- 
heur menace-t-il de nouveau la patrie, ou si la 
maison de Dieu ne peut plus se garder elle-même, 
que les serviteurs doivent rester debout jusqu’au 
jour comme des chouettes ? Cependant tout dort; 
la mère s'endort sur son aiguille, le front lourd du 
bourdonnement de la lampe ; le sacristain remet 
la clef du clocher sur les fonts baptismaux ; le 
veilleur de nuit dans l’usine éteint la dernière 
lumière et se couche sur un sac auprès du mo- 
teur. Ecoutez ! c’est fini ; le vent retombe avec 
le dernier son, et c’est l'heure où les morts n’ont 
plus l'air de vivants qui sommeillent en plein 


ME 


LE LIVRE DE L'ÉGLISE 2E 


jour... (I tourne la tête vers le Père Supérieur et 
aperçoit dans ses yeux des larmes) Qu'’avez-vous, 
mon Père ? 

Le PÈRE SUPÉRIEUR. — Je pleurais, je l’avoue ; 
à cause qu’une grande joie m'est donnée avec une 
grande surprise. 

SIMON. — Ne parlez pas comme s'il venait 
d'arriver un miracle. Klle-même vous le défen- 
drait, elle qui vivait aussi doucement qu’une 
flamme de bougie et qui aimait à la folie les choses 
ordinaires. Ne croyez pas qu'il se soit rien passé, 
et ne vous occupez même pas de chercher frère 
Saint-Jean pour qu’il m’enferme dans ma cellule. 
Silence, mon Père, silence ! Ce sera ce soir comme 
autrefois, si vous le voulez bien, comme avant que 
vous ne m'ayez emprisonné, lorsque c'était moi, 
le cœur plein de mon ouvrage, qui parfois vous 
priais de ne pas me laisser sortir. — Je suis las ; je 
pense que je vais dormir comme une pierre. Mais 
je vous demande, par grâce, de me faire éveiller 
demain au petit jour, parce que j'ai perdu du 
temps aujourd’hui et que j'ai beaucoup d'ouvrage. 
Me l’accorderez-vous, mon Père ? 

Le PÈRE Supérieur. — ( 1] s'agenouille, et dit 
dans un murmure :) Que votre volonté soit faite. 


— RIDEAU. — 
Mai 1911. 
RENÉ Bicer. 


236 


NOTES 


MORT DE QUELQU'UN, roman, par M. Fules Romains. 
(Figuière). 


Voilà l’histoire simple, ingénieuse, émue, de la ‘mort de quel- 
qu'un ” — quelqu'un, c’est à dire n'importe qui, une personne 
humaine aussi médiocre que possible, aussi pauvre de carac- 
tère que de relations : en l'espèce, le mécanicien Godard. Or 
il semble, tous liens coupés, qu’il va disparaître sans laisser de 
trace, comme un zéro au bout d’un nombre décimal. Mais il 
n'y a rien de trop, rien de trop peu dans le monde; tout y fait 
événement. Ce pauvre homme est le centre d’un réseau de 
pensées modestes, qu'il tire à lui en s’en allant; il va continuer 
à vivre, par la vertu même de l'accident qui l'emporte, d'une 
vie multiple et diverse, et pour un moment renforcée, dans la 
pensée de quelques-uns. Il revivra dans la pensée de son 
concierge qui constate la mort; dans celle de ses voisins 
inconnus; dans toutes les pensées que va atteindre la nouvelle; 
dans l'indifférence de ceux-ci, dans l'émotion de ceux-là: il 
revivra dans le passant qui saluera par hasard le cortège. 
— Et, qui sait ? après bien des mois, son souvenir engourdi 
pourra se réveiller encore, dans l'âme d’un jeune homme qui 
ne le connut pas et vint, par déférence, à la cérémonie, et il 
sera le prétexte anonyme d’une vaste méditation sur la mort. 

Schéma singulièrement neuf et bien moins de roman que 
d’épopée psychologique : la marche d’une idée dans une cen- 
taine de cerveaux. Sujet singulièrement humain : l'aventure de 
notre “survie.” Ah! que je voudrais être sûr que M. Jules 
Romains n'a pas écouté son système, mais l'émotion la plus 
pressante pour écrire “ Mort de Quelqu'un.” 


») 


ss ÈTER 


NOTES 247 


En vérité, la théorie affleure à peine, en quelques phrases 
dogmatiques qu'il serait facile de retrancher. Un courant 
_ largement humain la recouvre. Nous n’aurions d’yeux, si nous 
n’étions pas prévenus, que pour les qualités d'observation, de 
sensibilité, de style qui font que presque chaque phrase sonne 
juste et semble née de la réalité des faits. Et c’est bien pour 
cela que j'en veux à M. Jules Romains de sa doctrine. Si 
j'abordais ce livre comme l’ouvrage d’un inconnu, dans l’igno- 
rance absolue de l’unanimisme, rien ne gâterait mon plaisir ; 
je pourrais rendre à l'ouvrage pleine justice. Mais quelque 
désir que j'en aie, je ne puis oublier que ce livre, comme les 
autres, obéit à une doctrine d’école, qu'il fut écrit en applica- 
tion d’un système, et ce système d’autant plus me choque 
qu'il apparaît là moins crûment et que le livre aurait tout ce 
qu'il faut pour s'en passer : une vue directe sur les êtres 
et sur les choses, le sentiment du lyrisme intime et des 
proportions de l’art. 

De quelque souci qu'il soit né, réjouissons-nous cependant 
d'y trouver plus que les promesses d’un psychologue et d’un 
poète. M. Jules Romains n’a encore rien écrit qui approche de 
ce roman. Le jour venu, il saura surmonter sa philosophie. Il 
vaut mieux qu’elle. 

HG: 


* 
* X 


TANCRÈDE, par Léon-Paul Fargue. 


L'auteur a longtemps hésité avant de réunir en volume ses 
premières pages. Il a eu tort. On ne doit pas se montrer hon- 
teux de son passé. Quelque courbe d'évolution qu’on ait suivie, 
le premier livre garde, par sa jeunesse même, un sens qui 
pourra manquer aux suivants ; il révèle le mouvement initial 
du poète, au moment où sa spontanéité ingénue a trouvé 
forme, la plus juste forme peut-être, en tout cas la moins 
concertée. — Tancrède n'échappe pas à cette loi à peu près 
générale, encore qu'il suppose une culture littéraire déjà sin- 
gulièrement avancée et un parti-pris d'art très net. Beaucoup 


238 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


de Rimbaud, un peu de Laforgue, et un soupçon de Barrès 
(le Barrès du Culte du Moi), voilà trois influences caractéris- 
tiques que M. Léon-Paul Fargue a subies, et qui pourtant ne 
sont pas parvenues à fausser une sensibilité personnelle de la 
délicatesse la plus rare. Récits en prose, notes, digressions et 
vers, se succédent dans le petit livre avec une désinvolture 
exquise ; l'affectation qui s’y montre est toute de parade ; elle 
n’entache pas d’insincérité la trouvaille toujoursfraîche, impré- 
vue, piquante, dans les tours comme dans les mots. 


Main charitable qui réchauffe 
L'autre main glacée chastement, 
Paille qu'un peu de soleil baise 
Devant la porte du mourant, 
Femme qu’on tient sans la serrer 
Comme l'oiseau ou bien l'épée. 
Bouche souriante de loin 

Qui veille à ce qu'on meure bien. 
Armée qui croit ne point déplaire 
Aux yeux de la reine amoureuse. 
Et redresse un peu sa longueur 
Et retient mal ses yeux tremblants. 


ou bien 


L'ami disait en pleurant 
Est-ce ivresse, est-ce bonté ? 
Est-ce que j'ai trop fumé ? 
La clarté me fait trembler. 
Voudrais-tu me consoler ? 


ou bien encore 


L'enfant pourra bien mourir 
S'il se fatigue à courir 
Parmi les objets aimés. 


L'on écoute à la croisée 
Le pauvre faire sa cour 


di 


NOTES > 239 


Du silence du grand jour. 
Bruit du jour, fais ta prière. 
L'heure passe lente et claire 
Sur la place somnolente. 

Sous le ciel d'hiver tremblant, 


Comme la vie fait souffrir 
Sans reproche, sans mot dire, 
Pour un rien, pour le plaisir. 


Quelle jolie musique sentimentale ? vraiment, elle n’a rien 
perdu de sa qualité, après quinze ans! Des proses plus 
récentes, — on en put lire quelques-unes ici même — sauront 
lui faire écho, dans un registre plus mâle et plus grave, aux 
pages du nouveau livre de M. Fargue que nous souhaitons 


prochain. 
H. G. 


7€ 
* *% 


DE DELACROIX AU NÉO-IMPRESSIONNISME, par 
Paul Signac (Floury). 


Voici longtemps que l’étude de M. Paul Signac est épuisée 
et introuvable. I1 a bien fait de la rééditer, car elle garde, 
après douze ans, une fermeté et une justesse d’accent que 
conservent malaisément des manifestes de combat. Un ton un 
peu sec et autoritaire, une exposition didactique par para- 
graphes numérotés, une argumentation toute intellectuelle, 
presque sans appel à la sensibilité, tout contribuait à préserver 
ce petit livre des exagérations et des entraînements qui 
l'eussent réduit à n'être qu’une brochure de circonstance. Ce 
qui n’est plus tout à fait au point dans cette polémique en 
faveur du néo-impressionnisme et de la idivision systématique 
des touches, ce n’en sont pas les arguments, mais bien l'im- 
portance des adversaires qu’ils prétendent combattre. ‘“ I] 
faut plus qu'un quart de siècle pour qu’une évolution d'art 
soit admise, dit M. Paul Signac. Delacroix lutte de 1830 à 
1863 ; Jongkind et les impressionnistes, de 1860 à 1890. Vers 


6 


240 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


1886, apparaît le néo-impressionnisme, développement normal 
des recherches précédentes et qui, d’après cette tradition, a 
donc droit encore à quelques années de luttes et de travail 
avant que soit agréé son apport.” Le quart de siècle, exacte- 
ment, est écoulé, et ce n’est plus autour des œuvres de Seurat, 
de Cross, de Signac, de Van Rysselberghe que se livre la plus 
récente, la plus vive, la plus tapageuse bataille. Ce qui dans 
leurs découvertes de coloristes a une valeur pour ainsi dire 
scientifique commence à passer dans le domaine public de la 
peinture. Il n’est pas besoin de se faire, de l'emploi constant 
des couleurs complémentaires et de la juxtaposition des 
teintes pures, une méthode habituelle de travail, pour recon- 
naître la merveilleuse force de ces procédés et savoir à 
l’occasion en tirer profit. Quant au parti-pris rigoureux auquel 
s’est astreint le groupe des néo-impressionnistes, il a perdu, 
sur le grand public, le plus beau de son pouvoir de scandale ; 
on commence à pouvoir en discerner le faible et le fort, 
l'exaltante vibration, la sensualité saine et sans langueur, 
souvent aussi la vertu nn peu raide et glacée. Si l’on a vu 
Cross et Signac ne rien abandonner de leurs principes, on a 
vu d'autre part Théo Van Rdsselberghe se permettre des 
touches plus variées et des couleurs qu’il n’empruntait plus 
au prisme solaire. On a le sentiment que le divisionnisme 
nous réserve encore la surprise d'œuvres fortes et mûres, 
mais plus celle d’une tendance et d’une méthode révolution- 
naires. De nouvelles ambitions et de nouveaux besoins entrai- 
neront vers d’autres problèmes les enthousiasmes des jeunes 
gens et les effarements de la foule. Il en résulte que quelque- 
fois l'argumentation de M. Signac enfonce des portes qu'on a 
peine à s’imaginer fermées. 

Mais ce qui reste admirable en ce plaidoyer c’est la parfaite 
objectivité du ton. M. Signac parle de l'effort de sa vie entière 
comme Thucydide, dans son Histoire, mentionne son propre 
rôle, avec précision, sans aucun changement dans la voix. Si 
tant de maîtrise de soi entraîne une sécheresse un peu 
distante, on aurait mauvaise grâce à s’en plaindre. On ne 
saurait non plus demander à ce traité d’être un catéchisme de 


46.0 ai 


NOTES 241 


toute peinture ; il prétend seulement justifier une certaine 
peinture. “ Nous savons, dit M. Signac, qu'avec du blanc et 
du noir on peut faire des chefs-d'œuvre.” Il ne nous faut que 
cet aveu pour nous mettre à l'aise en face d’une argumenta- 
tion qui pourrait gêner en nous telle administration légitime, 
telle pente vers d’autres sources d'émotion que celle qui offre 
la plus somptueuse luminosité. 

Quoi qu'il en soit, il faut lire cette plaquette, fût-ce en 
raison des citations de Delacroix dont elle éclaire et renforce 
chacune de ses pages. On peut n'être pas complètement 
conquis, n'être pas profondément ému par le peintre des 
Femmes d'Alger, et s'incliner pourtant, vaincu par la lucide 
générosité de cet esprit et par la force impérieuse de ses 
raisons. Même parmi les néo-impressionnistes, il en est qui 
s'approchent de Delacroix, de ses “ furies à froid ” comme 
dit Laforgue, avec plus de respectueuse curiosité que d’en- 
traînement ; mais comment ne reconnaîtraient-ils pas le 
législateur même de leur art en celui qui disait : 


‘“ L'ennemi de toute peinture est le gris. — Bannir toutes 
couleurs terreuses. — Teintes de vert et de violet mis crüû- 
ment, çà et là, dans le clair, sans les mêler. — Il est bon que 


les touches ne soient pas matériellement fondues. Elles se 
fondent naturellement à une distance voulue par la loi sym- 
pathique qui les a associées. La couleur obtient ainsi plus 
d'énergie et de fraicheur. — La tête des deux petits paysans. 
Celui qui était jaune avait des ombres violettes ; celui qui était 
le plus sanguin et le plus rouge, des ombres vertes. — Il faut 
que tous les tons soient outrés. Rubens outré. Titien de même. 
Véronèse quelquefois gris, parce qu’il cherche trop la vérité. ” 
On voudrait recopier toutes les citations de M. Signac. 
1S: 


* 
* * 


L'ÉCOLE DU DIMANCHE, par Louis Dumur (Mercure 
de France). 
M. Dumur écrivait, il n’y a pas tout à fait vingt ans : — La 


242 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


littérature doit-elle faire penser ou sentir ? Grave question que 
l'on éluderait peut-être en disant que la littérature doit faire 
penser des sentiments et sentir des pensées. 

I1 me semble bien que l’un des buts — ou l’un des moyens 
de toucher à la perfection — du roman tel que je le conçois 
suivant la claire formule française, doit être, tout à la fois, de 
concréfier des idées et de synthétiser des sensations. Et, 
parmi l'abondance de romans à thèses, mal composés, touffus 
et — ce qui n’est pas non plus pour leur nuire, — mal écrits, 
et de romans à sensations individuelles que leurs auteurs 
n’ont ni la force, ni le loisir de généraliser, j'éprouve une 
joie secrète à en lire un dont le talent de l’auteur ait fait 
un tout harmonieux. On peut avoir de ces satisfactions avec 
M. Dumur. Ses personnages ne cherchent pas à nous intéres- 
ser par des qualités exceptionnelles et surhumaines, et n’ont 
jamais la prétention de se conduire en héros de romans. Que 
ce soit le père Maire avec ses “trois demoiselles ” ou Lori- 
daine, ce ‘“ coco de génie,” ils ne me surprennent point, ne 
m'embêtent pas, et je ne les en aime que davantage. L’aven- 
ture de Loridaine eût pu, sauf quelques détails, se situer elle 
aussi, sans doute, à Genève, mais je sais gré à M. Dumur de 
l'avoir placée à Donzy, dans ce joli coin du Nivernais où 
le tablier bleu du Nohain se tend, accroché des quatre coins à ses 
saules, où une succession de branches, d'oseraies et de petits prés 
au gazon dur que paissent de hautes vaches du pays au corps 
membru et au pelage blanc poétise la rivière, où, enfin, Le talus 
d'une sapinière, une ligne mouvante d'ormeaux, la corne d'un 
bois de chênes viennent amorcer la forêt. — Le pittoresque est 
l'esprit de la description, écrivait encore M. Dumur. Qu'il 
s'agisse de paysages, de silhouettes, il ne manque pas d’esprit. 
Et ce cas pathologique de Loridaine, le voici défini, tiré au 
clair, “illustré” par la seule vertu de l’art, avec d’indéfinies 
répercussions : 

— Qui sait si les hommes de génie ne sont pas, eux aussi 
des somnambules ? 

Quant à Nicolas Pécolas, nous avions lié connaissance avec 
lui lors des Trois demoiselles du père Maire. C'était alors un bon 


NOTES 243 


petit élève qui écrivait très-bien, et qui aimait beaucoup son 
vieux maître. Mais il a grandi. Et le voici qui va à L'Ecole du 
Dimanche. Si nous l'y suivons, nous ne nous ennuierons guère, 
car nous entendrons M. Bibermaul chanter : 


Che foutrais êdre in anche, 
In anche ti pon Tié..……. 
Vers Chéssis zir zon drône 
Mon jant brentrait l'ézor. 


Nous nous ennuierons bien moins encore quand, avec 
Nicolas Pécolas, nous embrasserons la jolie petite Eglantine, 
puisqu’avec lui nous aurons grandi. Et — cela va sans dire, — 
nous n'aurons pas pensé que le terrible M. Babel, père 
d'Eglantine et pasteur, puisse nous surprendre en plein péché. 
C’est cependant ce qui ne peut manquer d’arriver. Ah ! Tante 
Bobette, vous êtes aussi cruelle que le pasteur ! Mais quel 
brave homme que le cousin Gobernard ! Tante Bobette, le 
pasteur Babel me disent que j'ai gravement offensé Dieu. J'ai 
beau réfléchir qu'Eglantine est si jolie qu’on ne peut commet- 
tre un crime en l’embrassant, puisqu'ils me l’affirment, ils 
doivent avoir raison. Le pasteur Babel doit avoir raison, puis- 
qu'il fait couper les cheveux d’Eglantine. Seulement voici le 
cousin Gobernard. Il voit que je souffre, que je maigris. Je réflé- 
chis. Je ne mange plus. En route ! Et discutons ! Et mangeons 
bien. Il me prouve par À + B que non seulement la morale 
que l'on a tirée de la Bible est fausse, mais que la Bible même 
est un amas de contradictions et d'erreurs. Je respire. J'ai beau 
être sur une montagne : je monte encore plus haut. Tout cela 
est très-bien. Mais de retour à la maison je veux discuter avec 
Tante Bobette qui croit aveuglément et qui tombe malade de 
m'entendre, et j'interroge mon père qui va au temple pour 
faire comme tout le monde et ne pas perdre sa clientèle. Et 
moi qui m'étais cru libéré déja ! Moi qui croyais avoir le droit, 
définitivement, d'aimer Eglantine ! Je vais revoir le bon cousin 
Gobernard qui est un grand philosophe, sans ironie. Pour 
avoir la paix, je ferai semblant de croire. Je retournerai à 
l Ecole du Dimanche, après avoir fait amende honorable. J'y 


244. LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


retrouverai Eglantine, avec ses cheveux coupés. Mais elle est 
si jeune encore |! Ils repousseront. 

Il faut dire avec quelle précision, avec quel humour M. 
Dumur délimite ses personnages. Le pasteur Babel, Tante 
Bobette, M. Bibermaul, Mme Collignon vivent authentique- 
ment : de ce qu'ils sont dans les pages de ce livre, ils ont 
acquis le droit de vivre. Et ce petit Nicolas Pécolas est si 
sympathique ! Son désir, son envie de vivre, lui aussi, de ne 
plus respirer la fade poussière des Deux Testaments mal com- 
pris, mal interprétés, sont si grands, que je voudrais embrasser 
le cousin, le bon cousin Gobernard. Mais Tante Bobette 
n'est pas ‘ caricaturée. ” Elle aussi reste sympathique. M. 
Dumur l’a comprise. Il a compris ses raisons, qui ne sont des 
raisons que pour elle, mais indiscutables. Et c’est pour ne pas 
la faire mourir de chagrin que je vais lui dire que je me 
repens d’avoir embrassé Eglantine. 

HENRI BACHELIN, 


* 
* * 


LA BLESSURE MAL FERMÉE, notes d’un voyageur en 
Alsace-Lorraine, par M. Georges Ducrocq (Plon et Nourrit). 


Sans gonfler la voix, simplement, M. Georges Ducrocq nous 
parle de l'Alsace-Lorraine. De Metz à Wissembourg, à Colmar, 
à Mulhouse il a promené son regard avec clairvoyance et ten- 
dresse. Il sait peindre les paysages et faire rendre à sa pein- 
ture ; par des dessous discrètement voilés, tout l’effet moral 
nécessaire. Sa conclusion, sourdement préparée, s'impose 
alors et ne détone point. — La question est trop complexe 
pour que nous nous permettions de la trancher. Y a-t-il lieu 
pourtant d’opposer si fortement l'Alsace à la Germanie? N'ap- 
paraît-il pas que l'Alsace est demeurée française, non peut- 
être surtout par consanguinité, mais par tradition, par choix 
de la plus belle tradition, la nôtre ? Si elle souffre encore 
d'être séparée de nous, ne souffrons-nous pas davantage d’être 
séparés d'elle, et de perdre ce sang germain, filtré par notre 
civilisation, exalté par le voisinage de l'Allemagne, dont 


AT. 


NOTES 245$ 


l'apport était nécessaire à l'équilibre de la France, à sa santé, 
à sa régénération incessante ? A l’heure où les provinces du 
midi nous submergent d’un flot tumultueux et chimérique 
qu'il importe de diriger, non de suivre, ce ne serait pas trop 
des deux provinces qui nous manquent pour contrebalancer 
leur action. Au mépris de la loi même de notre développement 
national, à nous qui ne sommes point une race, mais une 
nation sans cesse renaissant du meilleur mélange des races, 
l’Alsace-Lorraine forme aujourd'hui cloison étanche entre la 
France et les pays de l'Est. C’est le plus grand désastre de la 
dernière guerre — et l'Allemagne qui ne saurait trouver une 
parfaite expansion en elle-même devrait en être affectée 
comme nous. Voilà, à mon sens, le problème urgent qui se 
pose, le vrai problème européen et national : abaisser une 
barrière anti-civilisatrice, mortelle à ceux qu’elle sépare. En 
attendant, je crois bien que Colette Baudoche aurait mieux 
servi sa patrie et la culture française, en épousant, fût-ce de 
mauvais gré, M. Asmus... — Tant que les conditions actuelles 


dureront, comment, hélas, lui imposer ce sacrifice ? 
HG: 


* 
> * 


MARTIN SCHONGAUER, par André Girodie (Plon). 


‘“ Dans le fond du tableau où apparaissent les Schongauer, 
la vallée du Rhin déroule son paysage grandiose. En décrivant 
ce paysage, un historien d'art français veut expliquer les rai- 
sons qui lui font aimer, dans l’art du Haut-Rhin du quinzième 
siècle, l’évolution de l'Ecole d'Alsace, cause déterminante de 
Martin Schongauer. Notre livre se place donc sous le vocable 
de Martin Schongauer, qui est seul qualifié pour désigner un 
ensemble d’artistes, les uns connus, les autres anonymes ou 
oubliés, dont il demeure le plus expressif. ” 

Si nous signalons cette consciencieuse étude, c'est moins 
pour les lumières qu’elle peut nous donner sur telle œuvre 
d’art que pour les problèmes de culture qu’elle implique. Les 
œuvres d’art laissées par l’école d'Alsace sont, somme toute, 


246 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


peu nombreux ; aucune d’entre elles n'est venue se ranger 
parmi ces œuvres maîtresses qu'on n’aborde pas en simple 
curieux, et qui laissent un homme différent de ce qu'il était 
avant de les avoir connues. Mais l'Alsace fut un merveilleux 
point de rencontre de civilisation. Italie, Flandres, France, 
Allemagne y combinaient leurs influences. Le livre de 
M. Girodie donne une vive idée de ce que furent ces échanges 
et de l’activité internationale qui, pendant tout le Moyen Age, 
contribua à former en Alsace un esprit riche, particulier et 
peu différent de celui qui règnait dans les états des ducs de 
Bourgogne. TES: 


* 
* _* 
LE JARDIN DES TROPIQUES, par Daniel Thaly. (Edi- 
tion du Beffroi). LES ÉLÉMENTS, par O. W. Milosz (Biblio- 
thèque de l'Occident). 


Ces vers sont ceux d’un élève de José-Maria de Hérédia, 
et l’on peut aimer assez l’œuvre du maître pour se plaire à 
l'écho qu’on en retrouve dans ces sonnets exotiques. Citons 
celui qui l'intitule Les Presqu'iles sauvages : 


Sous l'épanouissement de fleurs et de feuillages 
Eclatants de cactus et de mancenilliers, 

Dans un fouillis de rocs, de ronces, de halliers 
S’ouvre la courbe d'or des presqu'iles des sauvages. 


Sur les rochers ardents l'Atlantique désert 
Déroule avec fracas sa mugissante écume, 

Un bruit sourd de bélier sur une sourde enclume 
Rythme l'éclatement des lames dans l'éther, 


Le sable a des éclairs de topaze et d'agathe ; 
Au large des récifs un vol lourd de frégate 
Plane dans le soleil du zénith aveuglant. 


Et parfois, sur un roc perdu des promontoires, 
S'aperçoit le profil d'un vieux bouc au poil blanc 
Dressant dans la clarté de l'air ses cornes noires. 


7 pi 


NOTES 247 


* 
* + 


Le recueil de M. Milosz comprend de longues élégies où 
parfois l'inspiration s’essouffle et où l’alexandrin ne consent à 
se briser que selon des coupes un peu raides et sommaires. 
Mais lorsque la période se ramasse, elle peut atteindre à une 
heureuse ampleur : 


Et loi, Silence ami, qui ce soir sur le monde 

Répands le baume d'or de ta tranquillité 

Endors-toi doucement dans son cœur agité 

Ainsi qu'un jeune rot dans la pourpre profonde. 

Sois doux à ce dormeur ! Et la tâche accomplie 

Viens me rejoindre au loin sur les monts vaporeux : 
Nous nous prendrons les mains et sous les cieux heureux 
Nous nous regarderons avec mélancolie. 


J. S. 


* 
* % 


NIOU, pièce en 3 actes et 9 tableaux de M. Ossip Dymof ; 
adaptation française de MM. Serge Persky et H.-R. Lenor- 
mand. (Théâtre des Arts). 


Les journalistes qui font de la critique dramatique ne se 
sont guère mis en peine d’'ingéniosité pour rééditer contre 
Ossip Dymof les accusations d’incohérence, d’obscurité et 
même d’'absurdité qui leur viennent naturellement sous la 
plume en présence d’un ouvrage sur lequel il faudrait quel- 
ques instants réfléchir. L'opinion de ces gens-là, même juste, 
ne saurait manquer d'être triviale. Qu'ils blâment ou louent, 
c'est avec la même pauvreté d'esprit, et pour la mauvaise 
cause. Et j'enrage aujourd'hui de ne point apercevoir les 
raisons qui me permettraient d'admirer le drame de Dymof 
autant que ces messieurs ont affecté de le tenir en mépris. Du 
moins réservons nous à l’auteur étranger, dont rien ne nous 
permet de suspecter la sincérité, une critique un peu moins 
sommaire que le haussement d’épaules ou le ricanement. 


248 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


On a fait grief à Niou de son étrangeté.…. J'attendais au 
contraire de M. H. R. Lenormand, écrivain fort cultivé, qu’il 
nous révélàt de l’actuelle dramaturgie russe un échantillon 
plus insolite, plus original du moins et pour nous plus instruc- 
tif. La pièce représentée par le théâtre des Arts n’est pas une 
œuvre d'avant garde : elle ne nous ouvre pas d'horizon sur le 
théâtre de l'avenir ; elle nous ramène en arrière. M. Ossip 
Dymof est un jeune et, nous dit-on, l’un des plus notoires de 
sa génération, avec Léonide Andreiev. Il en faut conclure 
(nous nous en étions avisés déja lorsque La Vie d'un Homme 
fut représentée à Paris) que cette génération subit encore des 
influences que nous considérons, ici, comme périmées, et dont 
nous tendons de plus en plus à nous affranchir. 

L'influence réaliste est nettement marquée dans Niou par 
un souci constant d’imiter la vie d'aussi près que possible, en 
réaction apparente contre toute théâtralité : par un parti-pris 
de n’emprunter qu'aux incidents les plus quotidiens les res- 
sources de la péripétie. Orienter les faits, accuser une situation 
ou préciser un caractère, — composer enfin: ce serait, en 
quelque sorte, une intrusion personnelle dont l’auteur entend 
se garder comme d’un attentat à la vérité, ou mieux: à la 
vraisemblance. Développement ou liaison, toute invention lui 
parait artifice. Il veille rigoureusement à ce que le rideau 
tombe au moment où le dialogue cesserait d’être un strict 
procès-verbal des émotions, où la scène aurait à prendre 
forme. Car il s'impose de conserver à la vie, en la faisant 
passer sur le théâtre, ce qu’elle a de fragmentaire, d’indéfini, 
d’inachevé et partant de mystérieux. Il ne permet à ses per- 
sonnages de se connaître et de s'exprimer que dans la mesure 
où ils peuvent le faire normalement, spontanément, n'étant 
servis par la clairvoyance d'un auteur ni pressés par son inter- 
rogation. Bien plus: on dirait qu'il ne cherche pas à les 
connaître, à les pénétrer au-delà de ces sommaires propos 
qu'ils échangent. Il les évite. Il se dérobe à son sujet. Il nous 
le dérobe à nous-mêmes. Et ce drame, qu'il ne conduit pas 
mais tâche à reconstituer {e/ qu'il a pu se produire dans la 
réalité, se manifeste au spectateur fortuitement, comme par 


NOTES 249 


une porte entr'ouverte et tout aussitôt refermée. M. Ossip 
Dymof fait de la discontinuité le principe de son art, alors 
que la plus éminente vertu dramatique gît peut-être précisé- 
ment dans la continuité, l’enchaînement et la motivation. Sa 
pièce est une série de tableaux, ou plutôt de visions instantan- . 
nées, d’ ‘impressions ” comme disent les peintres. 

Mais ce qui, dans Niou, provoque l’étonnement, c’est d'y 
voir une esthétique impressionniste, ou réaliste, entrer en 
combinaison avec une autre tendance, de nature symboliste, 
La synthèse tentée par Ossip Dymof pouvait être féconde. 
Elle mérite de retenir notre attention. La suggestion partout 
substituée au discours, une certaine qualité trouble de l’atmos- 
phère et la présence éparse de la fatalité, les restrictions du 
dialogue dont un échange muet et presque inconscient de 
pensées comble les intervalles, ce balbutiement passionné, 
cette éloquence étranglée, ces significations profondes prêtées 
aux propos les plus ordinaires et ce retentissement mystérieux 
aux moindres signes matériels, — voilà bien ce qui constituait 
pour nous, naguère, la captivante étrangeté des petits drames 
de Maeterlinck. Mais Niou n’est point une féerie métaphysique. 
Cette pièce ne comporte ni machinerie spéciale, ni truquages 
poétiques, ni vieillards sentencieux. Elle se déroule dans un 
milieu connu, à l’occasion du plus banal fait divers, entre des 
personnages d'apparence et de mentalité quelconques : une 
jeune femme tourmentée, un mari jaloux et pusillanime, un 
amant médiocre. Les procédés spéciaux que Maurice Maeter- 
linck, dans sa première manière, appliquait — non sans se 
donner libre jeu pour en obtenir le maximum d'effet, — 
M. Ossip Dymof a pensé qu’ils constituaient, tels quels, une 
acquisition, un enrichissement de la technique dramatique, et 
il a voulu s’en servir à son tour pour scruter avec plus d'origi- 
nalité certains rapports humains. 

On peut, dans quelque mesure, lui donner raison. Oui, dans 
certaines conditions et pour certains moments du drame, la 
recherche d’une expression moins articulée, cette espèce 
d’auscultation du silence et d'obéissance au subconscient, 
peuvent venir accroître la force pathétique et servir d’un neuf 


250 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


appoint aux ressources dont nous disposons dans notre art. 
Mais l'erreur de Maeterlinck, et plus encore celle d'Ossip 
Dymof après lui, fut de systématiser à l'excès une pareille 
conception, d'en faire un exclusif parti-pris. Elle aboutit à des 
effets plus visiblement conventionnels, plus choquants pour le 
goût que les trucs les plus discrédités du vieux théâtre. 


je 


LA SAISON ‘ RUSSE ” AU CHATELET. 


Bienfaits et méfaits du snobisme : le snobisme a fait le 
succès des ballets russes : il pourrait bien les conduire à dégé- 


nérer. — Dès que le snob saisit quelque nouveauté dans une, 


œuvre, il n'attend qu'un signe pour applaudir ; quand il se met 
à applaudir, rien ne l’arrête plus, car il n’a pas le sens critique. 
Après Wagner, tout wagnérisme lui fut cher, après Debussy 
tout debussysme, et si on lui dit aujourd’hui où il ne rêve plus 
que de ballets russes, que le ballet de Narcisse est une erreur, 
il proteste éperdu : Narcisse a été composé exprès pour lui à 
ce qu'il semble. 

Sur la médiocre musique de Tcherepnine, il passe volon- 
tiers ; il lui suffit que le décor soit signé Bakst, — d’ailleurs 
splendide, — que l’amuse le grouillement des petits faunes 
verts et que Nijinski fasse centre ! Car le danseur Nijinski 
est son idole ; il transporte sur lui le culte qu'en d'autre 
temps il eût voué à la première danseuse de l'Opéra de 
Paris ; il le verrait demain paraître vêtu d’une jupe de gaze, 
que sa louange n’hésiterait pas... Non, il n’a pas encore compris 
que le jeune danseur valait par sa grâce virile, sans équivoque, 
sans fadeur, qu’il apportait dans le ballet un élément nette- 
ment masculin. Il l’applaudit comme une femme; son applau- 
dissement l’effémine ; c’est pour son applaudissement, que 
Nijinski vient de se montrer en Narcisse, trop blond, trop 
dévêtu, aussi peu grec qu'il est possible, sa tunique tournoyant 
autour de sa taille comme un “tutu.”’ Le ballet redevient ici 


HALTRE 


NOTES PT 


prétexte à mettre en valeur une “étoile” ; sans raison drama- 
tique, sans raison poétique suffisantes, sans unité, il rejoint 
dans la convention les divertissements décousus de l’Académie 
Nationale de Musique. — Que les Russes aient perdu de vue 
leur but premier : la transposition d’une action en ‘“spec- 
tacle,” de cela, notre snob n'a cure. Mais pourquoi chercher à 
lui plaire, quand il est prêt à se plaire à tout, même au beau, 
à Sadko, à Pétrouchka et au Spectre de la Rose, — à la Péri de 
Dukas le jour où on la dansera ?.. 

On ne saurait trop louer M. J. L. Vaudoyer d’avoir adapté à 
la musique surannée de l’Invitation à la Valse, le Spectre de la 
Rose de Gautier ; grâce à lui nous avons retrouvé Nijinski dans 
la fermeté de sa ligne, dans la décision de ses bonds, entraî- 
nant comme un fier parfum dans son onde tourbillonnante, la 
frêle, fine et légère Karsavina, puis,s’évaporant dans la nuit ; 
on ne peut souhaiter émotion plastique plus pure, plus décisive 
réhabilitation. 

Le ballet de Sadko, de Rimsky-Korsakov, comporte une 
part admirable de déclamation lyrique qui nuit un peu à la 
symphonie et aux danses ; mais ce n’est qu’un morceau, il fau- 
drait le revoir à sa place dans l’opéra. 

Quant à Petrouchka d'Igor Stravinski, s’il ne dépasse pas en 
réussite le Spectre de la Rose, il nous apporte une extraordinaire 
nouveauté. J'ignore ce que les juges compétents pensent de la 
musique ; pour moi rien ne my choque ; les moyens paraï- 
traient grossiers s’ils n'étaient dosés à miracle, si ne les com- 
mandait sans cesse l’action, s’ils ne manquaient jamais leur 
but, fantasque, pathétique, comique ; c’est le son même du 
rire, sans montrer de science inutile et sans vain grossissement. 
M. Benois offrait un thème coloré exquisement funambulesque 
à cette partition remarquable, qui soulevait les danses sacca- 
des du nègre batailleur Orlov, de Karsavina-poupée et de 
Nijinski-pantin. 

En dépit du snobisme, non ! la tentative des Russes ne 
saurait persister longtemps dans le factice. 

HUG 


252 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


* 
* * 


EXPOSITION CHARLES COTTET (Galeries Georges 
Petit). 

Cinq cents tableaux ou études résument ici l’œuvre entier 
de l'artiste en une manifestation imposante par sa tenue, son 
unité, sa sévérité. Quels que soient les curiosités de son œil et 
les appétits de sa sensibilité, d’un bout à l’autre de la carrière 
de M. Charles Cottet ou suit la démarche d’une volonté que 
rien n’égare et qui va s'aggravant avec les années, l'expérience, 
et le sentiment de plus en plus impétueux, de plus en plus 
maîtrisé, de sa force et de ses moyens. C’est, en ce temps, un 
rare exemple, M. Charles Cottet semble avoir toujours consi- 
déré, avec une sagesse inaltérable et peut-être un peu nar- 
quoise, les incertitudes ou les excès de ses contemporains. Il 
n'a jamais participé, lors même qu'il leur accordait une sym- 
pathie véritable, aux agitations esthétiques qui se produisirent 
autour de lui. Capable de tout comprendre, il eut cependant la 
prudence de se tenir à l'écart. Mieux que les théories, son 
instinct l’avertissait. D'emblée sa voie lui fut révélée; et 
l'amour de l'étude, la connaissance des maîtres anciens, le 
choix de sa culture, l'exigence de ses scrupules préservèrent 
sa personnalité qui est une des plus fortes, des plus victorieuses 
d'aujourd'hui. Elle n’abdique sous aucun prestige, ne s’amollit 
sous aucun climat. D'où qu’elle tire son inspiration, elle lui 
reste supérieure. M. Cottet, observateur rigoureux, absorbe 
l’objet plutôt qu'il ne s’y soumet et le réduit aux sommations 
de son tempérament. Il sait ce qu'il a à dire et n'aura pas 
besoin d'un grand nombre de compositions pour l’exprimer. 
Sa recherche tourne autour de quelques motifs et ne vise qu’à 
les approfondir. La voix qu'il écoute au fond de lui-même n’a 
point changé d’accent depuis ses jeunes années. Il est déjà 
tout entier dans ses premiers tableaux : attentif, mesuré, sym- 
pathisant, vigoureux et tragique. Et si nous voyons que ses 
récents efforts tendent vers plus d'analyse et de souplesse, ce 
n’est point qu'il cède à des caprices d'impressionnisme, c’est 


NOTES 253 


afin de se soumettre plus étroitement la nature, et pour lui 
imposer plus intimement la signification de son lyrisme. Cette 
‘signification, ” Charles Cottet ne la conçoit pas plus détachée 
de son œuvre que le pinceau n'est indépendant du cerveau 
qui le guide. C’est par elle qu’a lieu le premier contact, que 
s'opère la prise de cœur entre l'artiste et le spectacle qui lui 
est proposé. C’est par elle que l'émotion très simple, pour ainsi 
dire populaire, dont les peintures de Charles Cottet débordent, 
se communique dès l’abord à ceux qui ne sauraient s’enquérir 
de la valeur des procédés techniques. Parlant avec admiration 
du triptyque : Au pays de la mer ; l'adieu, qui est au Luxem- 
bourg, M. Léonce Bénédite a raison d’écrire, dans la préface 
du catalogue : “ C’est une œuvre pittoresque, assurément, et 
même essentiellement pittoresque, car l'effet n’en est obtenu 
par aucun artifice étranger à l’art du peintre; la force de 
suggestion est exclusivement due à des moyens loyaux de 
peintre ; c’est par le caractère de la composition, la gravité 
des harmonies, la simplicité austère de l'exécution, l'accent 
vlgoureux de vérité locale et de vérité morale, l'imposante 
unité de tous les éléments constitutifs du tableau, qu'elle agit 
sur notre imagination. Mais c’est une œuvre avant tout géné- 
rale et humaine, une œuvre qui est faite pour tous et qui peut 
être comprise de tous.” Fe: 


LECTURES 


Lans une élégante plaquette que vient de publier M. Joseph 
Aynard!, relevons cette lettre ingénieuse et brillante que l’au- 
teur a bien fait de recopier dans les Relations historiques et 
curieuses de voyages de Charles Patrin, docteur médecin de la 
faculté de Paris, publiées à Lyon, chez Maguet, en 1674. Elle 
est adressée à son Altesse Sérénissime Eberhard, duc de 
Wirtemberg et de Teck : 


La Curiosité est charmante, Monseigneur, quoi qu’en 


1 L'Amour des livres et la lecture, chez Lardauchet, à Lyon. 


254 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


disent ceux qui ne l’aiment pas : Elle polit l'esprit, elle 
affine le jugement, et enrichit la mémoire sans la charger; 
elle fait suivre la peine, ou plutôt les inquiétudes volup- 
tueuses qu’on se donne dans la recherche, du plaisir de la 
nouveauté, mais d’une nouveauté surprenante, précieuse et 
solide, qui ne vieillit point avec le temps parce qu’elle ne 
lasse ni les yeux ni le goust. La Curiosité ne peut toucher 
que les grandes âmes, qui ont trop peu de toutes les 
choses ordinaires ; qui assemblent les siècles et découvrent 
la nature pour se satisfaire et s’occuper plus noblement ; 
qui cherchent la vérité dans ses originaux et s’attachent à 
ces sortes de traits et de beautez qui viennent d’une main 
plus sçavante que celle de l’Art ; qui par le choix de tout 
ce qu’il y a de meilleur dans le monde s’en fond un nou- 
veau ; qui savent unir l'esprit et les sens dans le concert 
d’une même volupté, et les mettre en société de goust, en 
donnant des yeux à la raison et de la raison aux yeux. 
C’est là le génie de la Curiosité, qui n’est ni cette incli- 
nation de bagatelle et de petites choses qui amusent, ni 
cette impétuosité de luxe qui abîme les richesses. Elle a 
plus d’élévation que celle-là, moins d’emportement que 
celle-ci et la clarté et le discernement qu’elles n’ont ni 
l'une ni l’autre. Aussi est-ce passion toute divine qui a 
inspiré les Sciences et les Arts, qui a embelly la terre, qui 
a ouvert les chemins de l’Océan et enfin qui nous a si 
bien logés dans le monde, On a vu dans les Républiques 
et les Empires, la curiosité s’augmenter avec la puissance, 
comme si l’ambition des Héros n’avait travaillé que pour 


Elle.” 


NOTES 255 


TRADUCTIONS 


CHITA, UN SOUVENIR DE L'ILE DERNIÈRE, par 
Lafcadio Hearn, traduit par Marc Logé (Mercure). 


Ce livre montre admirablement les qualités et les faiblesses 
de cet auteur étrange, brillant, quelquefois puissant et plus 
souvent artificiel. La première moitié du volume, toute en 
descriptions d’atmosphère tropicale, raconte la vie heureuse 
et comme féerique d’une petite île de pêcheurs, devenue plage 
mondaine, non loin de la Nouvelle-Orléans, et qu’en 1856 un 
cyclone anéantit complètement. Faune pullulante, flore rare, 
buée bleue où baignent les Antilles : beaucoup de pages qui 
les décrivent sont capiteuses, évocatrices, fantastiques même ; 
un certain sens mythique anime ces récits et s'efforce à nous 
faire sentir les sourds désirs, la confuse vie des éléments. Mais 
combien la moindre page de Stevenson, sans tout cet étalage 
d’ingéniosité et de recherche, nous remplit de plus de nostal- 
gie ! Et à quoi sert de nous parler de pays inconnus, sinon 
précisément à nous causer ce trouble, cette angoisse impatiente 
et exquise qui nous excite et nous engourdit à la fois ? Rien de 
pareil dans l’exotisme de Lafcadio Hearn qui laisse indifférente 
notre sensibilité profonde pour ne stimuler que l'imagination 
poétique. Hâtons-nous d’ajouter qu’en ces morceaux minu- 
tieusement travaillés, traversés d'intentions de toutes sortes, la 
trahison d’un seul mot détruit tout l'effet désiré ; or, plus 
d’une fois, la traduction est manifestement maladroite. 

L'approche du cyclone, les premières menaces, les trom- 
peuses accalmies, la nuit d'horreur, l’écroulement de l'hôtel 
emporté avec tous ceux qui l’habitent, l’anéantissement soudain 
d’une population entière, tout cela est poignant et ne manque 
pas de puissance. Des traits précis, des touches choisies avec 
justesse, comme plus tard le fera Kipling, se combinent à une 
sorte d’idéalité, de mysticisme bien anglo-saxon, et qui nous 
semble insupportable dès qu’il n’est pas de tout premier ordre. 


1 


266 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Mais le symptôme qui nous rend le plus suspect l’art de 
Lafcadio Hearn, c’est l’inintérêt, la banalité, la sensiblerie, de 
tout ce qui cesse d’être pittoresque et qui tâche de devenir 
humain. Cette petite fille sauvée de la catastrophe, élevée par 
des marins, retrouvée par son père qui meurt dans ses bras 
sans la reconnaître, toute cette histoire est d'un romanesque 
pour pensionnaires. On dira que l’art de Lafcadio Hearn ne 
le porte pas vers le roman, mais vers la légende. Précisément. 
Mais il reste à savoir si une légende émouvante, authentique, 
n’est pas le simple prolongement d’une expérience profonde, 
et s’il a jamais pu s’en former dans un esprit qui ressentait 
avec fadeur et médiocrité ce qui est simplement, quotidienne- 
ment humain. ES: 


REVUES 


Suarès, dans la Grande Revue, cherche à expliquer le malaise 
que plusieurs ressentent mais n’osent plus avouer devant 
l’œuvre d'Ingres : 

‘On ne peut l'aimer, et sa force s'impose. Il n’a rien pour 
plaire, et l’on s'attache à sa vertu, comme à un mal nécessaire. 
Il n’a point de charme et sa sévérité retient. Au cours d’une 
vie presque séculaire, s’il lui arrive deux ou trois fois de nous 
séduire, il nous tourne le dos, et c'est à lui-même qu’il déplaît, 
s'il a la malheur de nous plaire. Il donne un enseignement 
qu'on ne peut repousser, mais qui tue, si on le suit à la lettre. 
La raison accepte ses leçons et le sentiment y répugne. On le 
subit et l'on n’est soi-même qu'à condition de s’y soustraire. 

Où est son cœur? Il touche au génie par la force de la 
volonté et la grandeur de l'application. Il a parfois l’ardente 
minutie des primitifs ; et pourtant il n’a pas l'ombre d’ingé- 
nuité.. 

La délicieuse esquisse pour le portrait de M®* d’'Haussonville, 
elle a la délicatesse du modèle; elle en a le charme si jeune et 
la souplesse ravissante. Le bras nu, l'avant bras replié sur la 
saignée, avec le galbe d'une tulipe, c'est la chair en fleur ; le 
bracelet au poignet frêle, la taille fine et ronde, les cheveux, 


NOTES 257 


le corsage, tout est du même ton d'ocre lumineuse. Une har- 
monie blonde et ovale enveloppe toute la figure. La toile est à 
peine préparée. C’est un nuage de couleur, où passe un air de 
sensualité exquise. Cela sent la chair en son mois de mai. 
Voilà l'œuvre que M. Ingres dédaigne et abandonne. Mais il 
porte à la dernière perfection du bleu criard la Princesse de 
Broglie sur son fauteuil jaune. Il à une certaine idée de la 
beauté classique, que rien ne peut satisfaire, sinon la laideur 
accomplie, ce que j'appellerai la laideur révélée. ”’ 
* 
* + 

La Phalange, dans son n° du 20 juin, achève la publication 

de la Légende ailée de Bellérophon Hippalide, de Vielé-Griffin. 
* 
* * 

Le Chant troisième des Géorgiques Chrétiennes de Francis 
Gammes paraît dans le n° du 16 juillet du Mercure de France, 
qui contient aussi une étude de Paterne Berrichon sur Rim- 
baud en Belgique et à Londres. 

* 
* x 

La revue catholique Durendal (N° de Juin) publie Le Chemin 
de la Croix de Paul Claudel, daté de la Semaine Sainte I911. 
En voici la Troisième Slation : 


TROISIÈME STATION 


“ En marche! victimes et bourreaux à la fois, tout s’ébranle 
vers le Calvaire. 

Dieu qu’on tire par le cou tout à coup chancelle et tombe à 
terre. 


Qu’en dites-vous, Seigneur, de cette première chute ? 

Et puisque maintenant vous savez, qu'en pensez-vous? cette 
minute 

Où l’on tombe et où le faix mal chargé vous précipite |! 

Comment la trouvez-vous, cette terre que vous fiîtes ? 


2658 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Ah! ce n’est pas la route du bien seulement qui est rabo- 
teuse, 

Celle du mal, elle aussi, est perfide et vertigineuse ! 

Il n’est pas que d’y aller tout droit, il faut s’instruire pierre 
à pierre. 

Et le pied y manque souvent, alors que le cœur persévère. 

Ah, Seigneur ! par ces genoux sacrés, ces deux genoux qui 
vous ont fait faute à la fois, 

Par le haut-le-cœur soudain et la chute à l'entrée de l’hor- 
rible Voie, 

Par l’embûche qui a réussi, par la terre que vous avez 
apprise, 


Sauvez-nous du premier péché que l'on commet par sur- 
prise : 


* 
* *« 


Tout le discours que prononça M. Maurice Barrès à une 
séance du “ Couarail ” nancéen est important, car il établit de 
façon généreuse et forte la véritable attitude de l’auteur des 
Bastions de l'Est en face de la culture rhénane : 

“Quand je me regarde dans le passé, tel que j'étais à vingt 
ans, jeune étudiant de cette ville, je me vois au côté d’un jeune 
homme admirable, le plus regretté compagnon, qui, au 
premier aspect, semblait être enveloppé de la brume où 
flottent les personnages de Chamisso, Stanislas de Guaita 
vivait les imaginations romantiques du Rhin. D'autre part, je 
sais bien la part qu'eurent dans ma formation les vieux chà- 
teaux des collines d'Alsace. Je sais encore que d’instinct, de 
naissance, je suis porté à ne mettre aucun esprit au-dessus 
de Gæthe, 


Artiste au front paisible avec des mains en feu. 


J'aime Schiller d’avoir chanté nos héroïnes nationales, la 
romanesque Marie Stuart, fille des Guise et la sainte Jeanne 
d’Arc, et les trois strophes que ce noble poète a dédiées à la 
vierge de Domrémy pour la venger des railleries de Voltaire 
sont celles-là mêmes qu’un Lorrain aurait pu trouver dans son 


Li 


NOTES 259 


cœur. Enfin je suis si peu l'ennemi du génie allemand que je 
voudrais croire ce que disait l’autre jour Emile Faguet : que 
c’eût été pour Nietzsche un réconfort de savoir que vers 1887 


“dans un temps où il était si profondément ignoré de ses 


compatriotes, il eût trouvé à Paris un jeune homme qui, sans 
avoir lu aucun de ses livres, se rencontrait avec lui dans le 
mépris des Barbares et le Culte du moi”. 

Ainsi je vois bien ce qu'il y a dans mon esprit d'idées et de 
sentiments rhénans. Mais de tout cela qu’aurais-je pu faire si 
j'étais resté soumis aux seules influences du grand fleuve ? Si 
J'ai pu tirer quelque chose de cette matière, c'est en prenant 
les leçons de l'Espagne, de l'Italie, de la Grèce, c'est par le 
bienfait de la France, héritière de Rome et d'Athènes et qui 
maintient les disciplines classiques. ” 


* 
* * 


: À 


Au sujet de la “Crise du Français” et de l’enseignement 
des langues vivantes, M. de Wyzewa écrit dans le Temps du 
21 juin : 

‘Tout le monde est aujourd’hui d'accord, je crois bien, pour 
déplorer la réalité trop évidente d’une “ crise du français” ; 
et je ne pense pas non plus que personne puisse douter sérieuse- 
ment, au secret de son cœur, du rôle important qui revient, 
dans la production d’une crise aussi désastreuse, à l’affaiblis- 
sement des études classiques. Mais il me semble qu’au-dessous 
de cette cause négative du mal en existe une autre d'ordre plus 
positif, et qui mériterait également d'être signalée : à savoir, 
l’enseignement direct et ‘“ intensif ”’ des langues étrangères, 
tel qu'il est aujourd’hui universellement pratiqué dans nos 
lycées et collèges des deux sexes. Je ne crains pas de l’affirmer 
sans l'ombre de réserve : si même nos enfants étaient nourris 
et saturés de latin autant que jadis les élèves du collège de 
Beauvais ou des écoles de Port-Royal, leur connaissance et 
leur usage familier du français n’en continueraient pas 
moins à nous offrir le spectacle du désarroi le plus navrant, 
aussi longtemps que leurs cerveaux se trouveraient — comme 


260 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


ils le sont aujourd’hui — brouillés, écartelés et quasi atrophiés 


par de longues années d'un exercice intellectuel éminemment 
dangereux, consistant à vouloir penser et parler simultanément 
en deux langues d’un esprit opposé. 

Certes, je ne méconnais pas l'utilité de l’enseignement des 
. langues étrangères, et surtout de la forme ancienne de cet 
enseignement, telle que nous l'avons autrefois subie pendant 
nos années de collège. Accoutumer les enfants, ainsi qu'on le 
faisait alors, à pouvoir comprendre une page de Dickens ou 
de Gæthe, cela était à la fois très utile et sans aucun inconvé- 
nient trop grave pour la formation d’une pensée, d’un style et 
d’un goût français. La langue étrangère apprise de cette façon 
ne pénétrait, pour ainsi dire, que dans les “ bas-côtés ” de 
notre cerveau, nous contraignant à un effort supplémentaire 
de mémoire, mais non pas à un véritable dédoublement de 
notre intelligence tout entière... 

Il n'y a peut-être pas d'erreur plus complète que celle qui 
consiste à se représenter les diverses langues comme simple- 
ment formées de mots, de tournures, de traductions gramma- 
ticales. La vérité est que chaque langue répond avant tout à 
une certaine manière de penser et d'ordonner l'expression de 
sa pensée... 

… Un cerveau allemand ou anglais n’est pas conformé de la 
même manière que le nôtre : il perçoit, associe, raissonne 
autrement que le nôtre ; et tout effort un peu suivi à parler en 
allemand ou en anglais implique forcément pour nous la né- 
cessité de sortir de notre habitude française de penser. 

… Si du moins une telle méthode d'enseignement permet- 
tait à nos enfants de s'initier à la ipratique des langues étran- 
gères ! Mais d’abord, ce n’est pas en quelques heures par 
semaine que de cerveau même le mieux doué pourrait parvenir 
à se pénétrer de la vie d’une langue. Trois mois passés en 
Allemagne vaudront toujours mieux, à ce point de vue, que 
dix ans de ‘conversation ” allemande dans un lycée de Paris. 

… Reste simplement l'avantage incontestable qu’il y a, pour 
quelques-uns d'entre nous, à être en état de comprendre. et de 
se faire comprendre, moyennement, dans les pays étrangers où 


APT 


NOTES 261 


les conduira leur profession ou le loisir de leur curiosité. Mais 
ne voit-on pas combien cet avantage-là est peu urgent à ac- 
quérir, en comparaison des autres bienfaits attendus d'un sage 
idéal d’études scolaires, et combien ce serait chose préférable, 
sous tous les rapports, que nos enfants ne s'occupassent d’ap- 
prendre ainsi le maniement des langues étrangères qu'après 
s'être mis en possession d’un certain fonds général de connais- 
sances, ou plutôt après s'être assurés d’un appareil intellectuel 
pouvant être ensuite garni, développé, utilisé à leur gré ? 

Oui, il est bien vrai que l’enseignement actuel des langues 
étrangères risque d’affaiblir ou de fausser, dans l'esprit des 
enfants, cet instinct de possession d’un langage propre qui 
est la condition nécessaire du libre exercice de l'intelligence. 
Encombrés de constructions, de tournures et de mots étran- 
gers, les cerveaux des collégiens d’à présent ne peuvent pas 
s'exercer avec l'aisance et la sûreté convenables. Insensible- 
ment, de semaine en semaine et d’année en année, ils perdent 
pour ainsi dire, leur nationalité spirituelle, deviennent inca- 
pables de penser, de s'exprimer, de vivre en français. Il y a la 
pour l’avenir de notre civilisation un péril évident, mais dont 
la disparition complète et définitive n’exigerait qu'un très 
simple et facile changement aux programmes nouveaux de 
l'enseignement secondaire, — un changement consistant à 
substituer une fois de plus l'exercice de la version à celui du 
thème, et comme l’on faisait naguère, à apprendre les langues 
“ par le dehors”, sans obliger les élèves à “ penser ” en elles. 
A quoi j'ajouterai que les professeurs eux-mêmes de langues 
vivantes s’accorderaient unanimement, j’en suis persuadé, pour 
accueillir avec joie une réforme de cette nature, qui leur per- 
mettrait de contribuer à former l'intelligence et le goût des 
enfants, au lieu de ne remplir auprès d'eux qu’un rôle un peu 
trop pareil, en fin de compte, à celui d’une gouvernante ou 
d'une “ bonne ” étrangère.” 


# 
* * 


Dans le Correspondant, un important article de M. Georges 
Fonsegrive, l'Etranglement des humanités. 


262 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


# 
* * 

De l'Enquête menée par la Renaissance Contemporaine sur 
la situation des jeunes écrivains contemporains (‘ Est-il plus ou 
moins facile qu’autrefois à un jeune écrivain de se faire con- 
naître ?”’ demandait le questionnaire) nous retiendrons en 
guise de conclusion cette sage et belle réponse de Louis Nazzi: 

“Se faire connaître ?.… Se faire connaître, ce n'est pas le 
plus difficile !.… Le tout, c’est de gagner à être connu !.…. 

Naturellement il y a des talents ignorés, dans ce monde des 
lettres, où les médiocrités tiennent tant de place, se hissent, 
s'honorent et se prodiguent. Il faut entrer dans la danse et 
faire risette. Sinon, on est condamné à rester seul, dans son 
coin, comme un pauvre homme, un soir de carnaval. Et les 
bonnes pensées, elles-mêmes, ont un goût de mort. 

Travaillons et dormons tranquilles. C'est pour les artistes 
aussi, pour les artistes surtout, que la parole a été dite : “ Dieu 
reconnaîtra les siens. ” 

Et puis, au fond, la question n’est pas là...” 

* 
* * 

La Revue Scandinave, a l'occasion des fêtes du Millénaire 
normand, publie des considérations de M. Georges Brandès 
sur l'Esprit normand dans la Littérature française : 

“Ce que le Normand a dans le sang en tant que poète, c’est 
le besoin de courir le monde, la soif de l'inconnu, “la fièvre 
de l’espace,” qui, jusqu’en plein xix° siècle se révèle encore 
chez d’illustres poètes anglais de descendance normande. Ils 
ont conservé l'amour de leurs ancêtres pour la mer, pour la 
vie en bateau ou à dos de cheval, comme Byron, qui lui-même 
prononçait son nom Birn, le norrois Bjôrn (ours), et Swin- 
burne, Sveinbjorn en norrois (sanglier), qui trahissait encore 
ses origines françaises par la passion qu’il témoignait pour la 
France et pour Victor Hugo... 

… Chez Pierre Corneille, nous retrouvons le caractère viril 
des vieux Normands. Son œuvre forme l'ossature de la poésie 


NOTES 263 


classique française ; c’en est l'élément le plus ferme, le plus 
raide, le plus solide, qui donne à l’ensemble son attitude. Cor- 
neille rappelle ses ancêtres lointains par ce culte de la volonté 
qui est le principe de sa tragédie. La marche de l’action ne 
dépend point d'événements fortuits ; elle est déterminée par 
la volonté des personnages. Et cette volonté, volonté héroïque 
c'est la raison agissante, non la passion condensée... 

… Ses femmes sont fortes et farouches, rigides et vindica- 
tives, tout à fait exemptes de nervosité... 

.… La politique tient beaucoup de place dans ses tragédies. 
Le pauvre poète provincial savait très bien comment pense et 
sent un grand homme d'Etat ; il possédait cette intelligence 
des affaires publiques, de la science politique, qui était innée 
chez ses lointains ancêtres. Il était lui-même avocat : il avait 
ce penchant et ces aptitudes pour le droit que les Normands 
de France ont hérité de leurs aïeux norrois.. 

… Les dialogues de Corneille ressemblent plus d’une fois à 
des procès habilement conduits. ” 


+ 
* * 


On ne lit jamais sans intérêt le Spectateur, où souvent des 
études d'apparence inactuelle contiennent un vivant, pressant 
enseignement. Dans le n° de juillet, à côté des articles de 
M. François d'Hautefeuille sur Les distinctions traditionnelles 
de la théorie du raisonnement, et de M. Olry Collet intitulé 
Progrès et Civilisations, M. Auguste Callet soulève la question 
de la filiation véritable du français. Nous portons d'ordinaire à 
l'actif du latin, dans la formation de notre langue, des radicaux 
appartenant également au celtique, auxquels la conquête 
romaine n’a rien apporté, et dont l’ensemble constitue un 
patrimoine essentiellement gaulois. 

“Les savants de Rome crurent retrouver en Grèce leur 
propre langue, plus pure, plus correcte, et grécisèrent le latin, 
comme nous avons latinisé le gaulois et le français. Ils ne 
s'aperçurent pas que le vieux latin était aussi ancien que le 
vieux grec, et formait, dès l’origine, une langue distincte. De 


264 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


même, nos savants, oubliant la similitude fondamentale du 
vieux gaulois avec les langues anciennes congénères, et ne 
considérant que les vieux monuments français, y ont reconnu 
assez de latin pour soutenir que le latin avait tué le gaulois, 
qu'il n’en restait plus trace, et que le français n'était qu'un 
bâtard du latin coupé d’allemand.. 

… L'étude comparée du latin et du français a établi certai- 
nes règles de formation du français par voie latine, mais on a 
exagéré la portée des résultats définitifs de cette étude, en 
éliminant du français, pour les attribuer soit au latin, soit à 
l'allemand, presque toutes les étymologies celtiques. On a 
oublié, dans cette occasion, la parenté primitive du gaulois 
avec le latin et le grec, même avec l’allemand et le slave... 

… En philologie il n’est presque pas un mot français qu'on 
ne ramène de gré ou de force au latin ; la plus fugitive analo- 
gie y suffit. Quand le latin résiste, on s'adresse à l'allemand, 
au grec, à l’hébreu. Les racines du français sont partout excepté 
en France. Les Gaulois étaient muets. Ce sont les Romains, 
puis les Allemands qui leur ont appris à parler... ” 


* 
* * 


H. G. Wells, dans Ze Temps des 18 et 19 juin, traite de l'objet 
et du développement du roman contemporain en Angleterre. 
C’est une vigoureuse étude où l'auteur revendique, pour le 
roman moderne, un programme et des droits nouveaux : 

“Le roman entraîne des conséquences morales presque 
inéluctables. 11 vous laisse des impressions non seulement sur 
les choses, mais sur les actes. Ces conséquences peuvent être 
insignifiantes, ces impressions creuses, .mais les unes et les 
autres sont généralement inévitables. Même quand le roman- 
cier s'efforce ou affecte d’être impartial, il ne peut empêcher 
ses personnages de donner des exemples ni éviter de mettre 
des idées dans la tête de son lecteur. Plus son habileté est 
grande, plus sa peinture est vigoureuse, plus s'affirme son 
pouvoir de suggestion. Il lui est d’ailleurs également impossi- 
ble de ne pas révéler ses préférences pour tel ou tel de ses 


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NOTES 266 


personnages. Tant il est vrai que le roman n’est pas un sim- 
ple tableau et qu’il implique une étude critique de la conduite 
comme des idées qui dirigent la conduite. ; 

.… Il existe une différence précise entre le roman du passé 
et ce que j'appellerais volontiers le roman moderne. Cette 
différence dérive elle-même d’une différence dans la manière 
générale de penser. Elle consiste en ce que chacun possédait 
autrefois, au sujet des valeurs morales et des règles de con- 
duite, un sentiment de certitude qui a entièrement disparu 
aujourd’hui. Ce n’était pas que tout le monde fût d'accord sur 
ces choses, car il y a toujours eu d'énormes divergences d'opi- 
nion en matière de morale ; mais tous les écrivains étaient 
affirmatifs et intraitables en ces matières, à un point désor- 
mais inconnu. Nous appartenons à l’âge de M. Balfour, à un 
âge où la religion elle-même cherche à s'établir dans le doute. 
Jadis, au contraire, s’il vous arrivait d’être catholique, vous ne 
vouliez entendre parler des protestants, des Turcs, des inf- 
dèles qu'avec des accents de haine et d'horreur. Il en était 
de même d’ailleurs du côté des protestants et des incrédules. 
Le roman reflétait cette admirable disposition. On n’y trouvait 
pas cet élément de doute, de curiosité et de charité, qui se 
manifeste aujourd'hui chaque fois qu'il est question de la 
conduite morale. 

Le lecteur d'autrefois, comme le lecteur provincial 
d'aujourd'hui, jugeait donc un roman d’après les convictions 
qu’il tenait de son prêtre ou de son pasteur. Si le roman était 
d’accord avec ces convictions, le lecteur approuvait ; dans le 
cas contraire il désapprouvait avec énergie. Aujourd'hui au 
contraire nous assistons à l’éternel conflit entre l'autorité et 
l'esprit d'examen. Nous vivons dans une période de pensée 
aventureuse et de révolte, dans un bouillonnement intellectuel 
sans précédent dans l’histoire du monde. Un immense travail 
critique s'attaque aux croyances sur lesquelles reposent les 
existences et les associations humaines ainsi qu’à tout idéal et 
toute règle de conduite. Et il est inévitable que dans la mesure 
même de sa sincérité et de sa puissance, le roman reflète 
l'atmosphère incertaine et changeante d’une époque inquiète 
et créatrice. 


266 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Ce qui caractérise essentiellement la grande révolution 
intellectuelle qui s’accomplit sous nos yeux, cette révolution 
dont l’aspect philosophique se résume dans la renaissance et 
la réaffirmation du nominalisme sous le nom de pragmatisme, 
c'est l'importance nouvelle que nous atiachons au cas individuel 
au lieu de le subordonner comme autrefois à l'idée générale. 
Tous nos problèmes sociaux, politiques et moraux sont abordés 
dans un esprit nouveau, dans un esprit de recherche et d’expé- 
rience qui conserve peu d’égards pour les principes abstraits 
et la déduction. Nous comprenons par exemple avec une 
clarté croissante que l'étude de l’organisation sociale est chose 
vide et sans profit tant que nous ne l’envisageons pas comme 
l'étude des associations et des réactions mutuelles entre des 
individus qu'inspirent des motifs variés, que gouvernent des 
traditions et que dominent les courants d'idées les plus com- 
plexes. Et toutes nos conceptions des relations sociales, du 
droit et de la justice restent aussi raides, mal coupées, incom- 
modes et dangereuses que pourraient l’être des vêtements 
métalliques, tant que nous ne les ramenons pas à la mesure de 
la réalité individuelle. 

C’est précisément là qu'intervient le roman et qu'il prend 
toute sa valeur. Autant que je puis m'en rendre compte, lui 
seul nous fournit le moyen de discuter la grande majorité des 
multiples problèmes que pose notre développement social 
contemporain. Chacun de ses problèmes sociaux se ramène 
au fond à un problème psychologique. Recourir aux principes 
ou à la généralisation pour traiter ce genre de question, c’est 
imiter un chasseur qui se contenterait de se poster à l'entrée 
d’un bois plein du gibier le plus varié. La vraie chasse ne 
commence que lorsqu'on s'enfonce dans les fourrés. 

Quant aux mémoires, s'il est vrai qu'un homme peut 
dévoiler son caractère de mille façons inconscientes, il n’est 
donné à personne de s’analyser avec justesse et d’expliquer 
sa propre nature, Ce sont les menteurs et les fanfarons, les 
Cellinis et les Casanovas, ces admirateurs d'eux-mêmes, qui 
écrivent les meilleurs mémoires.” 

— Qu'on juge enfin de la hardiesse de ses conclusions : 


ni, 


NOTES 267 


“On voit ce que je veux faire du roman. Il doit jouer le rôle 
d’arbitre social, répandre l'intelligence, instituer des examens 
de conscience, comparer les morales, fabriquer les mœurs, 
passer au crible de la critique les lois, les institutions et les 
dogmes sociaux. 

Nous écrirons sur les convenances et les poses jusqu’à ce 
que des milliers de sottises et d'impostures grelottent à l'air 
froid de nos analyses. Nous parlerons d'occasions perdues et 
de beautés inutilisées jusqu'à ce que mille voies nouvelles 
s'ouvrent devant les hommes et les femmes. Nous ferons appel 
aux jeunes, aux confiants, aux ardents d'esprit, contre les 
défenseurs du conventionnel et de la fausse dignité. Le jour 
où nous aurons accompli notre tâche, le roman contiendra 
enfin la vie entière. ” 


* 
% * 


M. Floris Delattre résume ainsi, dans la Revue Germanique, 
les caractères de la poésie anglaise récente : 

‘“ Un des traits marquants de la littérature anglaise d’au- 
jourd’hui, tout extérieur il est vrai, est le nombre, de plus en 
plus considérable, dé volumes de vers qui paraissent chaque 
année en librairie. Ils se présentent sous la forme.de “recueils 
poétiques ”, au titre vague, le morceau initial donnant presque 
toujours son nom au livre entier. Ils sont composés de pièces 
détachées, sans unité profonde, sans aucun lien apparent 
même, de poèmes rassemblés au hasard, groupés ici d’après 
leurs thèmes, là d’après leur rythme, ailleurs encore d’après 
le nombre de leurs vers. Des idées fort tranquilles, des senti- 
ments honnêtes sont mis en œuvre d’une plume alerte, souple, 
gracieuse, agréable le plus souvent. Le talent, cette chose si 
peu rare en notre commencement de vingtième siècle, y est 
abondammment répandu. On lit ces recueils, fort soigneuse- 
ment édités, sans fatigue aucune, sans effort presque, mais on 
s'aperçoit, dès le lendemain, qu’on n'en a rien retenu, non 
plus que d’une conversation aimable à laquelle on assista la 
veille, toute remplie de consciencieuses et élégantes banalités.” 


268 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


* 
* * 
L'Indépendance du 15 juillet contient un article de M. Georges 


Sorel, sur l'Oiage. 
* à * 


Dans la Revue des Deux Mondes (n° du 15 juillet) M. de 
Wyzewa, d'après la Deuische Rundschau, donne d’intéres- 
sants renseignements sur les premières aventures amoureuses 


de Novalis. 


* 
* * 


Quelques lettres de Balakirew à M. Calvocoressi, publiées 
par la S, 1. M., contiennent de fort utiles détails concernant 
Moussorgsky, et le travail de Balakirew lui-même. 


* 
* *« 


La Coopération des Idées du 16 juin, publie une lettre 
d'André Gide à M. Deherme dont voici le début : 

‘“ Ce que vous écrivez au sujet de mes Nouveaux Prétextes 
est trop aimable, pensé de trop bonne foi pour que je puisse 
me dispenser de vous en remercier et d'y répondre. 

Je ne puis consentir à reconnaître dans mon œuvre l’évolu- 
tion que vous y accusez. L'auteur de la Porte Etroite est le 
même, est resté le même que celui de l’Immoraliste — ou, si 
vous préférez, l’auteur de l’Immoraliste était déjà celui dont 
vous sentez aujourd’hui la pensée plus voisine de vous. Com- 
ment en serait-il autrement ? Ces livres, si j'ai mis temps et 
patience à les écrire, je les ai portés simultanément ; et je ne 
mets pas en doute, si vous relisez un jour l’Immoraliste, que, 
éclairé par mes livres suivants, bien loin d'y voir une attitude 
dont j'eusse été dupe d'abord, vous saurez y découvrir la 
critique latente de l’anarchie, comme on a pu voir dans ma 
Porte Etroite une critique du protestantisme ou de l'abnéga- 


tion chrétienne. ” 


* 
* * 


Le 27 juin, M. Paul Souday consacre à La Mère et l'Enfant 
un article, dont nous extrayons ces lignes : 


NOTES 269 


“C'est un tout petit livre, très simple et très beau, profondé- 
1 ment humain et absolument original... 

 _… La Mère et l'enfant avait paru, sous sa première forme, 
avant Bubu de Montparnasse, en 1900. C'est peut-être le chef- 
d'œuvre de Charles-Louis Philippe : c’est en tout cas le livre 
qui contient ses plus belles pages, et c’est celui qui a le plus 
de chances d’être lu par tout le monde. Cette fois, pas l'ombre 
de roman: Philippe a tout bonnement évoqué ses propres 
souvenirs. Cette mère, c’est la sienne; cet enfant, c'est lui- 
même, à visage découvert. Sa mémoire et son cœur lui ont 
suffi pour traduire, dans le cadre le plus modeste, toute la 
sublime beauté de l'amour maternel et de l’amour filial. Cela 
| ne peut guère s’analyser ; ce n’est qu’une série d’impressions 
| et d’effusions : il faudrait tout citer. L'enfant est né, comme 
un morceau de chaos, et tout de suite les mamans si pâles ont 
des sens délicieux pour apprendre à connaître leur petit 
enfant. 

‘“. Lorsque j'avais deux ans, maman, tu étais forte comme 
une force de Dieu, tu étais belle de toutes sortes de beautés 
naturelles, tu étais douce et claire somme une eau courante. 
Tu ressembles à la terre facile et calme de chez nous qui s'en 
va, coteaux et vallons, avec des champs et des prés de ver- 
dure... Tu es le ciel qui s’étend au-dessus de nous, frère bleu 
de la plaine. Tu étais surtout, maman, un large fleuve tran- 
quille qui se promène entre deux rives de feuillages, sous des 
cieux calmés. J'étais une barque neuve qui s’abandonne au 
beau fleuve et qui a l’air de lui dire : Emmène-moi, beau 
fleuve, où tu voudras.. Mais surtout maman, tu étais ma cita- 
delle. Magnifique et calme, tu te tiens debout sur la colline, et 
ton enfant n’a pas peur lorsqu'il va dans la vallée...” Ce 
lyrisme ne rappelle-t-il point le Cantique des cantiques ? Char- 
les-Louis Philippe a la métaphore biblique, c’est-à-dire subjec- 
tive, procédant par affinités bilatérales, allant du moral au 
physique et non par similitudes exclusivement matérielles. 

… Même lorsqu'il adopte une image purement visuelle, 
Philippe lui prêtera une valeur de sentiment, comme dans 
cette phrase : ‘On voit ton bonnet blanc qui te coiffe, comme 


270 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


un toit modeste Ja maison d'un bon homme.” Il note des ana- 
logies de ce genre dans l'ironie aussi bien que dans l’exaltation 
fervente. Par exemple, à une pommade qui ne l’a pas guéri, 
il dit : “ Pommade, pommade, vous étiez, blanche, aussi vaine 
qu'une belle dame auprès d’un accident.” Il mêle parfois 
l'humour à la tendresse, dans des raccourcis familiers et sin- 


gulièrement pittoresques : “ On la voyait passer (une vieille 


mendiante), tenant son panier d’une main et son enfant de 
l'autre main. Son panier contenait les choses de sa vie: des 
œufs, des légumes, du vin et son portemonnaie, et son enfant 
contenait tout son bonheur. ” Il n’y a point de style plus 
imagé, mais selon le tempérament de Philippe pour qui l'âme 
était toujours l'essentiel et qui n’en cherchait dans le monde 
visible que le reflet ou l'épanouissement. 

… Ce livre de la Mère et l'enfant peut être mis dans toutes 
les mains : certains morceaux sont appelés à devenir classiques 
et à figurer dans les anthologies. De toute l’œuvre de Charles- 
Louis Philippe, on peut dire que souvent empreinte d’une 
extrême tristesse, elle laisse pourtant une impression salubre, 
parce qu'elle ne contient rien que de noble et de généreux, 
sans colère et sans haine. ” 


* 
* * 


De la Semaine Littéraire (8 Juillet) : 

“ Un érudit, M. Paul Berret, s’est occupé de rechercher les 
méthodes de travail de Victor Hugo, particulièrement en ce 
qui concerne la Légende des Siècles, dans laquelle le poète a eu 
l'ambition de créer d’un seul coup, par son génie, ce qui est 
d'ordinaire le résultat du lent travail des siècles. Notre auteur 
a recherché de quels matériaux s'inspira la cristallisation 
hugolienne ; il arrive à penser que le moyen âge de Hugo est 
fortement conventionnel. Le poète a moins cherché dans les 
livres la documentation historique que des faits caractéristiques 
qu'il exagérera encore, ou des images et surtout des noms et 
des mots. Insérer çà et là des détails d’érudition curieuse, 
puisés dans de vieux dictionnaires, et traiter pour le reste la 


NOTES 271 


géographie et l’histoire avec le plus imperturbable dédain, 
telle fut son habitude. 

M. Berret oublie ici la puissance de visionnaire du poète, et 
sa certitude dans la reconstitution. Qu'il ait commis de nom- 
breuses erreurs de détail, cela importe peu, car il faisait dans 
les dictionnaires ses enquêtes un peu au hasard. M. Berret 
voit cela par exemple, à propos de l'Italie ou de l'Espagne. 

Un jour Hugo compile dans Moreri une série de noms et de 
faits en consultant à la suite les colonnes de la lettre V : une 
autre fois, il extrait dans ses notes tout le détail de l’article 
Malespine, Ailleurs, il exécute une course en zigzags de Bilbao 
à Léon, Galice et Biscaye, et relève, sans s’en apercevoir, 
chemin faisant, des noms qui appartiennent à l'Amérique ! 
Souvent ses notes forment un vers. Le dictionnaire dit : 

URBAIN V, François, natif du domaine de Mende en 
Gévaudan. 

Victor Hugo note : 

Cet Urbain V, natif de Mende en Gévaudan ; 

VERCEIL, Conciles. Fean-François Bonhomme, évêque de 
cette ville, y tint un synode en 1575. 

Cela devient : 

Sieur Jean-François Bonhomme, évêque de Verceil. 

Ce travail est une importante contribution à l'étude critique 
de l'épopée hugolienne. Il n'empêche pas que /e Petil roi de 
Galice ou Aymerillot ne demeurent des chefs-d'œuvre.” 


* 
* % 
La Petite Gazette Aptésienne du 9 juillet publie quelques 
fragments du ‘“ livre des odelettes ” de M, Jean-Marc Bernard. 
Voici l’une des plus jolies : 


“ Sèche tes yeux, enfant chérie ; 
Il faut nous consoler un peu. 
Que ta bouche encor me sourie 
Avant notre dernier adieu. 


Je voudrais dire quelque chose 
Pour que l'instant fût adouci ; 


272 LA NOUVELLE REVUE FRANÇAISE 


Mais j'aperçois ta bouche close, 
Et j'ai peur de pleurer aussi. 


Laisse ton front, sur ma poitrine, 
Peser du poids de tes cheveux. 
Ne parle pas, car je devine 
Ton désespoir silencieux... ” 
* 
* * 

M. René Jean achève dans la Gazette des Beaux-Arts son 
étude sur les Salons de 1911. Il dit au sujet du douanier 
Rousseau auquel les Indépendants avaient consacré une salle : 

‘“ Sans culture et sans éducation, sans esprit critique et sans 
goût, Henri Rousseau s’abandonna à un instinct tenace qui le 
poussait à peindre ; avec une volonté âpre et têtue, il tenta de 
dire les rêves qui passaient dans ses songes lorsqu'il évoquait 
les paysages tropicaux du Mexique où les hasards d’une 
guerre l’avaient mené. Et telle est la puissance de la sincérité, 
que ses balbutiements enfantins finissent par causer quelque 
émoi. ” 

* 
* * 

Dans les Marges, M. Michel Puy dit du même peintre : 

‘“ I1 exposa aux Indépendants et voisina avec les artistes 
d'avant-garde, mais son idéal eût été de peindre comme 
Bouguereau. On peut supposer que si sa première éducation 
eut été plus académique et sa culture moins sommaire, il fût 
devenu un peintre impersonnel et ennuyeux, officiel. ” 


LE GÉRANT : ANDRÉ RUYTERS. 


Imp. THE Sr. CATHERINE PRESS LTb., Bruges (Belgique). 


SOMMAIRE du No 30. 


JEAN SCHLUMBERGER: Le Règne de l’Artiste(3° article). 
JEAN-MARC BERNARD : Sub Tegmine Fagi. 
CHARLES VILDRAC : Découvertes. 


LEGRAND-CHABRIER ; Chateaubriand et l’Académie 
en l811. 
SAINTLÉGER LÉGER : Eloges. 
JACQUES RIVIÈRE : Ingres. 
WALTER SAVAGE LANDOR : Hautes et Basses Classes 
en Îtalie. (trad. Valery Larbaud). 
NOTES par HENRI BACHELIN, J,-E. BLANCHE, HENRI 
GHEON, JEAN SCHLUMBERGER ; 
Vers les routes absurdes, par André Spire. — Le Livre de la 
Méditerranée, par Louis Bertrand. — En flénant de Messine à 
Cadix, par Eugéne Montfort. — Aimé Pache, peintre vaudois, 
par C. F. Ramuz. — La Conquête du Courage, par Stephen 
Crane (trad. de MM. Fr. Vielé-Grifin et H. Davray). — Visages 
d’hier et d'aujourd'hui, par André Beaunier. — Figures littéraires, 
par Lucien Maury. — Poèmes, par Pol Simonnet. — La Volonté 
de Métamorphose, par Joseph Baruzi. — Exposition Ingres. 


REVUES. - 


SOMMAIRE du No 31. 


HENRI GHÉON : M. d’Annunzio et l'Art. 
GEORGES DUHAMEL : Compagnons. 
SAINT-HUBERT : Rainer Maria Rülke et son dernier livre. 


R.-M. RILKE : Les Cahiers de Malte Laurids Brigge 
(Fragments). — Trad. André Gide. 


JEAN RICHARD : Lévy. 


NOTES par HENRI BACHELIN, FÉLIX BERTAUX, 
HENRI GHÉON, PIERRE DE LANUX, FRANCIS 
DE MIOMANDRE, JACQUES RIVIÈRE, JEAN 
SCHLUMBERGER : 


Le Fils du Silence, par Han Ryner. — Caillou et Tili, par Pierre 
Mille, — Le Roman d'un Malade, par Louis de Robert. — La 
Lampe et le Miroir, par René Chalupt. — Poèmes de Marcel 
Millet et de Maurice Brillant. — Hebbel, sa vie et ses œuvres, par 
A. Tibal. — Deux reprises au Théäâtre-Français. — Une pièce 
historique de Maurice de Faramond. — Le Chagrin dans le Palais 
de Han, par Louis Laloy et René Piot. — Un interprète d’Ibsen : 
Emil Poulsen. — L'Heure espagnole, par Maurice Ravel. — 
Expositions Maurice Denis et Pierre Bonnard. — Les Paysages 
de Francis Jourdain. 

LECTURES. — Une page de Charles Péguy. 
TRADUCTIONS. — Paul Claudel: sur une traduction de Tacite. 
REVUES. 

CORRESPONDANCE et ECHOS 


La Nouvelle Revue Française 
se trouve à PARIS chez : 


BENARD, Galerie de l'Odéon. 
BLANCHARD, 4, Boulevard St.-André. 
BOUGAULT, 77, Boulevard St.-Germain. 
BOULINIER, 19, Boulevard St.-Michel. 
BRIQUET, 32, Boulevard Haussmann. 
COMMAILLES, |, rue Auber. 
CONARD, 17, Boulevard de la Madeleine. 
CRES, 3, Place de la Sorbonne. 
DRUET, 108, Faubourg St.-Honoré. 
FEUILLATRE, 8, Boulevard Denain. 
FLAMMARION, 14, rue Auber. 

s 10, Boulevard des Italiens. 

“ Galeries de l'Odéon. 

36, Avenue de l'Opéra. 

F LOQUET, 47, rue des Martyrs. 
FLOURY, I, Boulevard des Capucines. 
FOR 50, rue de Laborde. 


GALERIE d'ART DÉCORATIF, 7, rue Laffite. 


GATEAU, 8, rue Castiglione. 
LAROUSSE, 58, rue des Écoles. 
LEMERCIER, 5, Place V. Hugo. 

7. Galerie Vero Dodat. 
MARTIN, 3, Faubourg St.-Honoré. 
MAYNIER et BRIMEUR, 54, rue de Seine. 
MEA, l'%, rue du Havre. 

MELET, 46, Galerie Vivienne. 

PAUL, Place Beauvau. 

REY, 8, Boulevard des Italiens. 
SAUVAITRE, 72, Boulevard Haussman. 
STOCK, 155, rue St.-Honoré. 
TARIDE, 18, Boulevard St.-Denis. 
TASSEL, 44, rue Monge. 

WEILL, 60, rue Caumartin. 


et dans les principales bibliothèques des gares. 


CE